lundi 4 septembre 2023

Sonnets sertis. Fol espoir du pêcheur

Pauvre pêcheur priant une onde à l’abandon,
Opaque et aux couleurs jusqu’alors inconnues !

Si ce n’est dans les flots, qu’espérer pour nourrir
Ta famille attendant sur la rive déserte ?
L’abysse si profond a fini par mourir,
La folie des puissants conduisant à sa perte.

Plus rien à écumer et plus rien à courir :
Nu comme un ver, le sol, sans une prairie verte,
N’a plus de charme en stock pouvant la secourir ;
Tout n’est que roche morte et pénéplaine inerte !

Réveille-toi, pêcheur, car il est encor temps !
Futile est ta supplique et il faut de l’audace,
En virant cap pour cap : c’est le plus important.

C’était un cauchemar et de sombres rapaces,
Vers les récifs, tiennent leur cap déconcertant ;
Pêcheur ! mutine-toi car le monde trépasse.

À quoi bon la prière et demander pardon ?
D'arrêter les moteurs l'heure est enfin venue !

La prière du pêcheur ? © Mapomme
D'après un tableau de Pierre Puvis de Chavannes

Sonnets sertis. En tout frémit une âme

Tuer une souris est, pour moi, un supplice,
Car je perçois l’effroi du tremblant animal.

J’en vois ôter la vie, sans éprouver de gêne :
Quand il me faut le faire, aussitôt des remords
Encombrent mon esprit, car tout trépas me peine ;
Comme moi, l’animal frémit devant la mort.

Si encor, sous mes yeux, une force malsaine
Prenait la vie d’autrui, moins à raison qu’à tort,
Il faudrait que mon glaive aussi sec je dégaine
Et pour sauver ma peau, je ferais cet effort.

Le Minotaure odieux, dès ses sanglants débuts,
N’inspirait que dégoût, car de notre détresse
Nulle cure il n’avait, de son pouvoir imbu.

Mais, souris comme rats nullement ne m’agressent,
D’Athènes réclamant la jeunesse en tribut :
Seule notre provende, au soir, les intéressent.

Jusqu’à la lie, je dois boire l’amer calice
Et agir pour mon bien, même en le vivant mal.

En tout frémit une âme © Mapomme
Insipré de la statue d'Antoine-Louis Barye

dimanche 3 septembre 2023

Sonnets sertis. La magie de l'instant

Charmeuse des forêts, quel est le sortilège
Pouvant seul susciter la magie de l’instant ?

Trace un pentagramme dans un cercle magique ;
Invoque un ancien dieu, oublié des récits,
Conservant le pouvoir d’un rite liturgique !
Notre monde s’est tant, depuis lors, étréci.

Cet instant aboli rend notre vie tragique
Et l’horizon ébauche un futur imprécis ;
Il nous faut vénérer le pouvoir démiurgique,
Tel un phare guidant notre cœur indécis.

Charmeuse, qui connaît des cœurs la prophétie,
Guide-les sur la voie des soleils renaissants
Et sois pour eux semblable à un courtois messie.

Toute aube, sans l’espoir, n’est qu’un serment blessant
Et du destin moqueur, l’atroce facétie,
Dont un bouffon divin joue le drame incessant.

Accorde-nous, ce soir, l’enivrant privilège
D'éprouver un élan partagé et constant.

Le cercle magique © John William Waterhouse

Sonnets sertis. La saveur du Savoir

L’Éden fut un enfer, car en un jour détruit :
Celui qui veut savoir de ce jardin on l’ôte.

Ève, mi-coupable, porta tout le fardeau
Et chaque femme, ensuite, en reçut l’héritage ;
Durant des milliers d’ans, évêques et bedeaux
L’ont recluse, à jamais, chez elle en ermitage.

S’ils lisaient les versets et comprenaient les mots,
C’est qu’Adam eut du fruit la moitié en partage ;
Ne l’ayant pas cueilli, s’il en subit les maux,
Du coupable savoir il tira avantage.

Il faudrait remercier Ève pour cet accroc :
Nous serions tout au plus des bêtes qui dominent,
En dessous des humains, des crétins intégraux.

En croquant le savoir, depuis lors on bouquine
Et on peut modifier ce qui épuise trop !
Certe, on invente aussi d’effroyables machines…

L’humanité apprit que la pomme est le fruit
Du péché et savoir, une fatale faute.

Eve © Lucien Lévy-Dhurmer

samedi 2 septembre 2023

Sonnets sertis. Il dolce farniente

Quel plaisir de s’offrir un arrêt sur image :
Buller dans la journée, parmi l’agitation !

Allongé mollement, dans l’ombre relative
D’une terrasse ouverte, où le jour s’introduit
Par les baies non vitrées, lumière-écho native
Du tout proche jardin, je me livre aujourd’hui

Au divin farniente ; la paresse fautive,
Douce inoccupation qu’un fortuit break produit,
Répond à la prière exaucée, car votive
Et douce comme une eau qu’on a tirée au puits.

Je savoure en Étrusque une tranche de vie,
Aux saveurs d’un melon, quand la touffeur d’été
Rend infernal l’effort et ôte toute envie.

Il est vain de lutter : mieux vaut tout arrêter !
L’humaine condition doit-elle être asservie
Et à tout épuiser, faut-il donc s’entêter ?

Le farniente est au fond le plus fervent hommage
Qu'offre l'humain conviant à la méditation !

Dolce farniente © d'après John William Waterhouse

Sonnets sertis. La femme aux ibis rouges

Digression sur un tableau de Degas

Mais comment avez-vous en Orient abouti,
Ibis rouges d’Amérique, aux plumes flamboyantes ?

La folle rage empourpre, et un furieux désir
Fait rougir, la passion dominant la quiétude
Où l’on veut se tenir ; un secret vient rosir
La pâleur d’une joue que maintient l’habitude.

La femme rêve-t-elle au harem d’un vizir,
De ces nuits où son être, aux froides servitudes,
A droit aux feux qu’allume un intense plaisir ?
En Europe, l’hiver n’en permet pas l’étude.

Ibis du savant Thot, au plumage ingénu,
Tes cousins leur passion montrent dans leur plumage,
Où l’emporte le feu des élans d’eux connus !

Si vite bat le cœur, prisonnier d’un corsage,
Jamais n’ira au jour le feu entretenu,
Qui devra demeurer le reclus d’un corps sage.

Hélas ! l’Orient rêvé se verra démenti,
D'autres fers entravant l'extase brasillante.

La femme aux ibis rouges © Edgar Degas

vendredi 1 septembre 2023

Sonnets sertis. Sirènes de la nuit

Sirènes de la nuit bossant sur l’avenue,
Je vous croisais, le soir, quand chez moi je rentrais.

D’autres roulaient au pas et, près du réverbère,
À voix basse disaient : « Hé ! vous prenez combien ? »,
Bien qu’ils ne craignent rien des bienveillants cerbères,
Songeant qu’il n’est pas mal de se vouloir du bien.

Un crème le matin, pour vous mettre d’équerre,
En terrasse au quartier calme des Musiciens,
Et vous rêviez tout haut, malgré vos vies précaires,
Sous le regard outré d’un judéo-chrétien.

Je n’ai pas fait un soir appel à vos services,
Pour moi l’amour n’étant pas une transaction ;
Je voulais la passion, sans vice ni sévices.

Peut-être ma vision était pure abstraction,
Teintée des lectures d’un étudiant novice ?
Le plaisir s’abolit parfois de l’attraction.

Tel Ulysse attaché, je tins, âme ingénue,
Face au chant sirénien, sans céder aux attraits.

Les Sirènes © Gustav Klimt