vendredi 6 octobre 2023

Sonnets sertis. Un triste air de piano

Sa cousine jouait un morceau de Chopin :
D’un pas félin, revint un ancien vague à l’âme.

Un soir de récital, voici bientôt dix ans,
On lui avait transmis une étrange missive ;
Un être cher parti en un lieu séduisant,
Guidé par une idée quelque peu impulsive,

Avait décrit des lieux plus que dépaysants ;
Parfois, il évoquait des tribus agressives,
Puis il se fit plus rare et peu sécurisant,
Et se tut d’un seul coup, la laissant bien pensive.

Elle avait lu ce mot, ce soir de récital
Annonçant son décès de troubles paludiques,
Pour rechercher ailleurs un faux désir vital.

Au son doux de Tristesse, curieux choix mélodique,
Elle retint ses sanglots ; « mort dans un hôpital
Dans la jungle » annonçait le courrier fatidique.

Pourquoi jouer Tristesse qui lui disait sans fin :
« Se remet-on jamais, quand disparaît la flamme ? »

Un triste air de piano © d'après William Merritt Chase

Sonnets sertis. Mettre son âme à nu

Il lisait un poème à un cercle d’amis
Qui, sans dire un seul mot, analysaient ses rimes.

Son style et ses thèmes leur étaient fort connus,
Mais ils l’écoutaient tous, dans un fervent silence ;
Sans tricher, l’écrivain mettait son âme à nu
Et ils le pousseraient toujours vers l’excellence.

L’équilibre parfait, par bonheur obtenu,
S’éclipsait aussitôt, malgré sa vigilance,
Car vouloir mieux que mieux, s’avérait malvenu ;
Plus haut que le sommet, dans le vide on s’élance.

Si le modèle exhibe un corps sans oripeaux,
Le poète dévoile au lectorat son âme,
Et on le voit sans fard, au travers de la peau.

Même vêtu des vers que traçait son calame,
Il apparaissait nu, sous le couvert des mots,
Avouant ses erreurs, ses espoirs et ses drames.

Oubliant ses printemps, aux automnes soumis,
A quoi bon les brouillards, sans un bonheur en prime ?

La lecture © Théo van Rysselberghe

jeudi 5 octobre 2023

Sonnets sertis. Les fièvres mortifères

Les fièvres de la rue conduisant aux excès,
D’un côté ou de l’autre, on est pris de folie.

Si la rue a raison, elle aura pourtant tort
De s’endiabler d’un coup, sous l’effet d’un délire,
Puisque l’effet de groupe a un impact retors :
De la folie des uns naît une folie pire.

De la démence issue ayez mille remords,
Rien de bon ne sourdant de l’eau sombre de l’ire ;
Vous aurez des blessés et compterez vos morts,
Mais de ce sang versé, nul progrès ne transpire.

Les pavés ont rougi et comment effacer
Ce rubicond ruisseau qui la mémoire entache,
Attisant les rancœurs en parlant du passé ?

Poèmes et chansons, tableaux et romans gâchent
L’union, bel avenir par nos aïeux tracé :
Dans les slogans repris, d’obscurs secrets se cachent.

Des récits du passé il faut crever l’abcès,
L'outrance des conflits devant être abolie.
Mais de ce sang versé © Maximilien Luce

mercredi 4 octobre 2023

Sonnets sertis. Comblés mais pas heureux

On en avait rêvé, depuis deux ou trois lustres,
Et, une fois comblés, ce n’est pas le bonheur.

Si on a pris un bain dans la piscine neuve,
En nageant, le plaisir s’est dilué dans l’eau ;
Attendu, notre espoir s’est vu mis à l’épreuve,
Nous qui en parlions tant avec des trémolos.

Poursuivant une quête, on l’évoque sans trêve,
Pourtant, ce but atteint, on le trouve falot ;
Triste plaisir, en fait, que laisse un ancien rêve
Tel un soleil levant, faiblichon et pâlot.

L’air de la mi-printemps s’avère peu propice,
Trempant les pieds dans l’onde, à défaut d’un plongeon,
Songeant qu’un bain se prend sous de meilleurs auspices.

À un autre projet, aussitôt nous songeons,
Puisqu’il faut, sur nos jours, bien verser quelque épice,
Et sur son obtention, nous nous interrogeons.

Mécontents de nos vies, car le destin nous frustre
De connaître, un beau jour, le comble des honneurs.
Comblés mais pas heureux © Mapomme
D'après un hommage à David Hockney

Sonnets sertis. Sous la treille, en été

Ah ! si ce bel été pouvait s’éterniser,
Et qu’on puisse rester le jour sur la terrasse !

Hélas ! tous ces beaux fruits de soleils imprégnés
Veulent quatre saisons et des journées frileuses,
Pour déguster enfin, de lumière baignés,
Figues, abricots et pêches miraculeuses.

À l’abri sous la treille qui vient nous épargner
Les feux ardents du jour, belle ombre généreuse,
On retrouve l’éden, que l’homme a regagné,
Après avoir vécu tant d’ères miséreuses.

Le gamin s’est baigné et il sèche, tout nu ;
Ignorant la pudeur, comme Adam, premier homme ;
Il mange du raisin à l’été revenu.

Mieux vaut ce raisin blanc que de croquer la pomme,
Le savoir apportant des soucis inconnus,
Dont la honte découle et sans fin nous assomme.

La robe, en plein été, fait presqu’agoniser
Sa mère, auprès de lui, que la chaleur harasse.

Sous la treille en été © D'après Henri Lebasque

mardi 3 octobre 2023

Sonnets sertis. Un air de nostalgie

Trois musiciens jouaient un air moyenâgeux,
Tandis que je faisais de très fastidieux comptes.

Un air de nostalgie sur mes pensées régna,
Et je me vis en clerc dans quelque monastère,
Ou chevalier lisant, qui de vers s’imprégna,
Revenu épuisé de batailles austères.

Une servante, aussi, aux notes témoigna
Un très vif intérêt et rêva sans mystère
Au galant damoiseau, lequel la dédaigna,
Pour exercer à Rome, un fougueux magistère.

Une simple musique exerce un grand pouvoir,
Sur l’imagination, prise de nostalgie,
Que, sans l’avoir vécu, on ne peut concevoir.

On la croyait absente, pour toujours assagie :
Elle revient hélas, sans qu’on puisse y pourvoir,
Comme si d’un cachot on l’avait élargie.

Un air de nostalgie, tel un ciel ombrageux,
Fait penser à ces lais qu'un aède nous conte.

Un air de nostalgie © Mapomme
D'après Norman Rockwell et Edward Burne-Jones

lundi 2 octobre 2023

Sonnets sertis. Combattre un vieux démon

Sans cesse il faut combattre un vieux démon,
Qui, telle une vague, s’en revient à la charge.

Ce monstre qui torture et ronge un jeune esprit,
Pousse sa victime vers d’atroces abîmes,
Laquelle voit son cœur de nouveautés épris
Rêvant d’un continent aux vastes prés opimes.

De ses divins espoirs ne restent que débris
Car le démon s’abat et sitôt les décime ;
Le rêveur ne mettra pas le moindre à l’abri
Et n’atteindra jamais la plus modeste cime.

Allons, beau chevalier, range ton attirail,
Ton casque et ton épée, car la bête est tenace,
Tes exploits n’allant pas orner un seul vitrail !

Le démon te rongeant, bien plus qu’une menace, 
Sera des rêves purs l’ultime épouvantail,
Et tels d’humbles poissons les prendra dans sa nasse.

Navire dérivant, sans mâts et sans timon,
Tes espoirs ballotés se perdront vers le large.

Combattre un vieux démon © d'après Paolo Uccello