dimanche 11 février 2024

Sonnets sertis. Si coule la Seine

Oh ! coule la Seine, comme coule temps,
L’onde toujours semblable et aussi peu la même.

Où sont les évadés des quartiers de Paris,
Qui, sur l’île Seguin, profitaient du dimanche ?
Leur flot, avec les ans, peu à peu s’est tari,
Car on ne trouve plus d’ombrages sous les branches.

Ces repas campagnards ont soudain dépéri,
Car le progrès survient et voilà que tout change,
Chassant tous ces instants, profondément chéris ;
Se dressent des chantiers d’usines qui dérangent.

Disparue la forêt, envolés les repas,
Où des couples chantaient aux tablées en goguette :
Usines et studios ont signé leur trépas.

Des champêtres loisirs, un monstre hideux guette
Tous les prés verdoyants et, sans même un débat,
Tel un essaim s’abat en terrain de conquête.

Si coule la Seine, promeneurs pénitents,
Regrettons ces dimanches, seul jour qu’au fond on aime.

Si coule la Seine © Mapomme
d'après Jules Scalbert

samedi 10 février 2024

Estrambots. Jadis sous le boisseau

Mémoire sélective, animal capricieux,
Repeins-tu le passé de couleurs insincères ?
Jadis se voit tissé d’un velours prestigieux,
Mais toi, le tisserand, tu agis en faussaire.

Magnifié de la sorte, autrefois paraît mieux,
En dépit du racisme et des multiples guerres,
Quand le monde tremblait, face aux dangers sérieux
De puissances au bord d’un conflit nucléaire.

L’illettrisme en tous lieux et la rapacité
Des colonisateurs, ainsi que la famine,
N’offraient pas le tableau de la félicité.

Le passé contrefait, à présent nous fascine,
Mais, oublieux esprit, c’est bien la vérité
Que ce faux si grossier sans relâche assassine !

On voit d’affreux secrets, sur la voie du progrès,
Lorsque, hors du boisseau, une flamme illumine ;
Le silence d'antan nourrit seul tes regrets.

Jadis sous le boisseau © Mapomme

vendredi 9 février 2024

Estrambots. À l’aune du temps long

Des fois, ivre d’espoir, l’esprit à tire-d’aile,
Vers l’azur infini, du rose bariolé
Des matinales nues qu’un vent léger modèle,
Veut effleurer des cieux calmes et inviolés.

Tout nous paraît si triste, englués sur la Terre
Dans la boue quotidienne inondée de laideurs,
Car on ne voit qu’elle, dans l'info délétère,
Commentée à l’envi par d’aveugles plaideurs.

Sitôt que vers l’azur, immaculé, limpide,
On regarde le monde à l’aune du temps long,
Son horizon n’est plus couvert de flots turpides ;

On voit notre passé et ses siècles de plomb,
Où les humains marnaient sous des patrons cupides,
Dans labeur rythmé par les marteaux-pilons. 

Depuis l’azur, on voit les siècles qui s’écoulent,
Et notre évolution, à perte d’horizon,
Où le progrès parvient jusqu’aux lointaines foules.

A l'aune du temps long © Mapomme
d'après des tableaux et un film,

dimanche 4 février 2024

Estrambots. L’épiphanie du livre

Comment bercer tes jours, sans livre, enfant rêveur,
Sans l’exquise invention, la seule qui t’enivre,
T’emmenant vers des rives inconnues aux saveurs,
Aux parfums d’évasion, tel un Virgile à suivre ?

Or, c’est l’imprimerie qui devint ce sauveur,
Ton ouvreur des chemins, diffusant tant de livres,
Qui, plus qu’un manuscrit, obtinrent les faveurs
Des lecteurs qui voulaient mille aventures vivre.

Après la religion, puis de nouveaux savoirs,
Le roman fut pour toi d’un tout autre calibre,
Par le rêve accordant un tout nouveau pouvoir,

Celui de voyager, de rendre l’esprit libre,
Sur tous les continents, de taille à se mouvoir
Jusqu’aux rives du Nil, depuis celles du Tibre.

C’était merveille enfin que de s’aventurer
Avec les Mohicans, d’avoir le cœur qui vibre,
Frisson qu’un livre seul est apte à procurer.
L'épiphanie du livre © Mapomme
d'après un vitrail à Corbeil-Essonnes,
au conservatoire de musique et de danse Claude Debussy

samedi 3 février 2024

Estrambots. Si plus de deux mille ans...

Si demain notre amour était pris dans la tourbe,
Serait-il à jamais préservé du déclin ?
J’ai vu une momie, qui de Chronos le fourbe
A su jouer le Temps aux desseins sibyllins.

Si aux assauts constants, la passion restait sourde
Et le charme initial jouait toujours à plein,
Qu’au lieu de dépérir, empêtré dans la bourbe,
Cet amour résistait aux plans du dieu malin,

Ce serait merveilleux, ne crois-tu pas, chère âme,
Si plus de trois mille ans après l’âge d’airain,
Quand tombent les tyrans, brûlait toujours la flamme,

Qui fit naître en nos cœurs cet amour souverain ?
Partout le dieu mauvais, sur le monde proclame
Son éternel pouvoir : je demeure serein.

Dans le jardin fleuri, messieurs et gentes dames,
Sans cueillir la rose, humez son doux parfum,
Sans que le temps ne vienne et son ardeur entame.

Si plus de deux mille ans... © Mapomme
d'après la momie de Tollund

vendredi 2 février 2024

Estrambots. Au-delà des fortifs

Au-delà des fortifs, en dehors de Paris,
Des bidonvilles laids à la splendeur font tâche :
Les pauvres y pansent leurs rêves dépéris.

Le progrès est fêté et le siècle nouveau,
Dans un constant essor, s’enivre de promesses ;
Mais, treize heures par jour, on s’épuise en travaux,
Lorsque seuls les patrons connaissent la richesse.

Quand bien même elle est ample, ils ne paient pas d’impôts :
C’est bien la Belle Époque et, pour eux, l’allégresse,
Car l’ouvrier s’épuise et eux ont le repos ;
Aux bourgeois les plaisirs, aux autres la détresse.

Dans les bidonvilles, se groupent les exclus,
Vivant extramuros ; la misère s’y cache,
Des ouvriers perclus, qui ne travaillent plus,

Des femmes mal payées, pour une même tâche,
Des bandes de voyous, au crime résolus,
Se battant par quartier, et nommés les Apaches.

Au-delà des fortifs © Mapomme

Si ce temps vous rappelle, un chouïa le présent, vous verrez que les siècles passent et que seules la couleur et la religion changent, mais que les maux demeurent, puisque ces bidonvilles étaient habités par des personnes qui ne pouvaient se payer les loyers trop élevés d'un Paris trop chicos.

jeudi 1 février 2024

Estrambots. Un feu dans les ténèbres

Un pâle feu résiste en la profonde nuit,
Vacillant, par moments, sous l’effet d’une brise ;
L’humanité supplie l’étincelle qui luit
De ne pas vaciller : l’idée la terrorise.

Au cœur des ténèbres, l’écho du moindre bruit
Peut trahir le danger de mauvaises surprises ;
Le fruit de longs efforts se trouverait détruit,
Par l’hostile violence issue d’une traîtrise.

Durant cet âge obscur, l’homme livre un combat
Pour ne pas disparaître, entretenant la flamme
De l’impérieux espoir de survivre ici-bas.

C’est la tribu livrée aux hivers qui l’affament
Et la lignée au bord du meurtre ou du trépas,
Subissant le déclin, la disette et ses drames.

Que luise un pâle feu, tel un gage divin,
En dépit des tourments, qui viendraient et proclament
Que ce combat sans fin ne s’avère pas vain.

Un feu dans les ténèbres © Mapomme
d'après Jean-Jacques Annaud