jeudi 7 décembre 2023

Sonnets sertis. Un pouce tâché d’encre

La Démocratie est, dans la vaste nation,
Livrée à l’irraison, colosse aux pieds d’argile.

Car, dans tous les pays, la diatribe et l’excès
Conduisent au pouvoir les maîtres du délire ;
On peste, on vitupère et on grossit l’abcès,
Pour qu’un peuple furieux accepte enfin d’élire

Un fou permanenté, pris dans plusieurs procès,
Dont les propos confus, autrefois avilirent
Une démocratie dont ce fut le décès ;
Ses cinquante étoiles durant quatre ans pâlirent.

Nul peuple ne nourrit quelque ambitieux dessein,
Trop rongé de rejets, vénérant des idoles
Brisant nos principes par des mots assassins.

Où étaient donc passées les oies du Capitole,
Voici trois ans déjà, lorsqu’un furieux essaim
De séditieux souillaient ce sacro-saint symbole ?

Devra-t-il revenir pour notre damnation,
Nous poussant vers l’abîme en berger imbécile ?

Un pouce tâché d'encre © Mapomme

mercredi 6 décembre 2023

Sonnets sertis. Quand l’aria parle à l’âme

A Jacques Loussier

Jouer un air de Bach est un parfait prélude
Surtout en associant des styles différents.

D’une joie triste on vêt le quotidien morose,
Et voici qu’on fugue loin des actes violents,
Des folies essaimées, des drames, des psychoses,
Sur l’aile légère d’un aria insolent.

Deux univers distinct que nos esprits opposent,
Bâtissent un genre nouveau et consolant ;
Toujours, j’ai recherché cette puissante osmose,
Gommant les barrières, les murs nous isolant.

Tel un esclave enfin délivré de ses maîtres,
A pu se promener sous le soleil radieux
Ne voulant plus jamais à d’autres se soumettre,

J’ai réchauffé mon cœur aux accords mélodieux
Qui, sous d’habiles doigts, s’émerveillent de naître,
Allégeant le fardeau de certains jours odieux.

L’orage disparaît lorsque dix doigts l’éludent
Accordant à l’aria un rythme exubérant.

Quand l'aria parle à l'âme © Mapomme
D'après Ernest Lessieux et Leon Bakst

mardi 5 décembre 2023

Sonnets sertis. Un simple instant de grâce

On avait bombardé, de nuit, la frêle église
Et, passant, un soldat avait vu le piano.

Pauvre piano debout, rescapé par miracle,
Lequel durant l’office accompagnait les chœurs !
Préservé s’avérait l’ancestral tabernacle,
Quand le toit écroulé était un crève-cœur.

Un soldat au piano, quel étonnant spectacle,
Jouait un air profane et paraissait moqueur
À l’égard des tyrans jouissant des débâcles,
Se plaisant à semer la mort et la rancœur.

Au dehors, des pompiers, dans les maisons en flammes,
Sauvaient ce qui brûlait, tant que faire se peut ;
La musique est solaire et vient réchauffer l’âme,

Soulageant les tourments, car il suffit de peu
Pour omettre les maux, la tristesse et les blâmes,
D'une guerre initiée par un César pompeux.

Parmi les décombres, les hommes réalisent
Que l’espoir survivra à tous les tyranneaux.

Un simple instant de grâce © Mapomme

Sonnets sertis. Un serpent récurrent

Une phalange noire, issue des mauvais temps,
Défie la République et en tous lieux parade.

Masquée, elle bafoue nos idéaux sacrés :
Niant l’Égalité, selon les origines,
Et la Fraternité, idéal bien ancré,
Foulant la Liberté, que son droit redessine.

« Justice ! », crient ces gens, selon le pédigré,
S’émouvant plus pour Jean que Jacob ou Nourdine ;
Étant nés quelque part, elle aime dénigrer
Tous ceux qu'excommunient leurs propos en sourdine.

Février trente-quatre est glorifié par eux,
Car la rue de Paris prévaudrait sur la France,
Quand leur faction mena un coup d’état foireux.

« L’immigration qui tue » clament dans leur outrance,
Ces cagoulards nouveaux d’un passé poussiéreux,
Exhumant des propos puant l’intolérance.

Le climat de l’Europe en devient inquiétant :
Souffle un vent de l’Histoire aux relents rétrogrades.

Un serpent récurrent © Mapomme

lundi 4 décembre 2023

Sonnets sertis. Un grain dans la forêt

Ce jour-là, sans raison, j’étais parti marcher,
Au hasard des chemins, dans la forêt tremblante.

Un vent léger soufflait et naissait le frisson
Des feuilles tressaillant, telle une voix murmure
Un hymne pénétrant d’âmes à l’unisson,
Confidences coulant d’émouvantes ramures.

Je n’étais rien qu’un grain dans l’ombre d’un buisson,
Infime part d’un tout dont rien ne vient m’exclure,
Hors l’appel du néant, vers lequel nous glissons,
Sans pouvoir, un instant, en ralentir l’allure.

Une poussière d’étoile en ce vaste univers,
Un être sur la Terre et non l’absolu maître
Dont le seul bon vouloir a tout fait de travers.

À nos folies faut-il tout le vivant soumettre
Et le voir disparaître en tremblant sous l’hiver,
Ou suffoquant l’été, lui qui nous a vu naître ?

Ce jour-là, en forêt, je tenais à chercher
L’harmonie à l’orée d’une vie chancelante.

Un grain dans la forêt © Mapomme
D'après Edgar Maxence et John Howe

Sonnets sertis. Telle une épidémie...

Il n’y a qu’une race et c’est l’humanité :
Qui dirait le contraire irait à son encontre.

Nous n’avons que l’amour pour seule religion,
Les peuples s’unissant sous sa vaste bannière ;
Si toujours mille plaies aux cœurs nous infligions,
De quelle intense foi, ferions-nous ainsi montre ?

Le monde ira semé de milliers d’afflictions,
Si de haine nos vies, sans nul besoin, s’encombrent ;
À qui le conflit semble une bénédiction,
Doit songer qu’il laisse amertume et décombres.

Pourtant on voit partout, jusque dans les cités,
Telle une épidémie, la fureur répandue
Et l’innocent livré au flot d’atrocités.

De cette absurde rage on jauge l’étendue,
Quand le crime est commis sans vraie nécessité :
Quelle tuerie pourrait se trouver défendue ?

Pour la folie barbare, aucune impunité,
Car rien n’a justifié la cruauté qu’on montre.

Telle une épidémie... © Eugène Delacroix

samedi 2 décembre 2023

L'odyssée des passions. Poséidon furieux

Quel dieu avais-je outré, à l'instar d'Ulysse,
Quand j'errais d'île en île, effaré, gémissant ?

Le dieu des flots marins, au comble de son ire,
Déchaîna sans tarder contre un simple radeau,
La tempête et la pluie qui sur l’instant punirent
Un être dont la ruse était le seul credo.

Des outrages, Ulysse avait commis le pire,
Offrant au dieu marin un sublime vaisseau ;
Ainsi les Achéens la cité investirent,
Troie tombant, par ce biais, sans véritable assaut.

Le radeau disloqué en percutant des roches,
Sur l’eau flottaient, épars, les troncs l’ayant formé ;
L’homme au mille desseins à un gros bois s’accroche

Et, dans les flots furieux, se trouve désarmé ;
De la côte il semble que le marin approche,
Si bien qu’en son esprit, l’espoir s’est affirmé.

Que s'achève les maux me mettant au supplice,
Pour aborder un cœur qui soit compatissant !

Poséidon furieux © Mapomme
Avec l'aide de François Lemoyne