mercredi 7 décembre 2022

Élégies. L’inverse est l’identique

L’inverse est l’identique et non pas le contraire
Car l’inverse du mal n’est rien qu’un nouveau mal ;
De l’excès vient l’excès et qui veut s’en soustraire
Ne fera qu’éveiller son instinct d’animal.

D’une touche un peintre d’un seul ton téméraire
Améliore un tableau d’un apport minimal ;
Une phrase ou un mot – bref éclair littéraire -
Extraira le lecteur d'un brouillard abismal.

Trop souvent en ce monde on renverse la table
Et pourtant chambouler n’apporte que chaos
Car de légers progrès seront plus acceptables.

Déboussoler les gens est un nouveau fléau
Qui de grogne en fureur en devient indomptable
Freinant le changement au départ placé haut.

On a vu quelque empire tomber de l’apogée
De ténèbres suivies sans cesse prorogées.

De ténèbres suivies sans cesse prorogées © Mapomme

mardi 6 décembre 2022

Élégies. Muse, qu’as-tu ce soir ?

À Ella Kagan

Muse qu’as-tu ce soir ? Je vois ton front soucieux :
Serait-ce un souvenir d’une lointaine époque
Dont le regret teinte de son ombre tes yeux
Nuages d’un passé que ton regard évoque ?

A présent ton renom est beaucoup moins précieux
Que les lauriers fanés objets de soliloques ;
Le triomphe est soumis à des dieux capricieux
Nous portant au pinacle et qui l'oubli provoquent.

Devant toi s’est dressé un autre monument
Qui t’a plongée dans l’ombre et a changé ton rôle :
Autrefois soliste te voici instrument !

Des feux t’illuminant nul n’avait le contrôle
Et injuste est l’éclat souvent les consumant
Car d’un autre l’aura naissant parfois te frôle.

De l’éphémère gloire il faut bien voir les ruses
Car ton rôle est réduit à celui d'une Muse.

Prix Goncourt 1945 © Mapomme
D'après Photo au Centre Pompidou

lundi 5 décembre 2022

Réminiscences. Ô, désespère ado !

Je n’avais nulle idée lorsque j’étais ado
De la voie que ma vie devrait désormais suivre ;
Balloté par les flots à l’instar d’un radeau
Sans un cap je voguais le nez dans un bon livre.

Du monde n’espérant pas le moindre cadeau,
J’allais à la dérive ainsi qu’un vaisseau ivre,
Empruntant une voie, en candide badaud,
Vers l’avenir doré, mais simplement de cuivre.

Ce feu avec les ans se change en vert-de-gris
Et la voie empruntée se mesure au salaire,
La baraque, l’auto et tant d’amers grigris.

« Comment-suis-je embarqué à bord d'une galère ? »,
Dit-on un matin laid, le visage amaigri,
Tout d’un coup envahi d’une étrange colère.

Ce jour-là on pressent ce qu’au fond on préfère
Et qui assurément peut seul nous satisfaire.
Ce jour-là on pressent ce qu'au fond on préfère © Mapomme
D'après Leonid Pasternak

dimanche 4 décembre 2022

Élégies. Du Nil au Guadalquivir

Les sciences et les arts coulent comme une eau claire
Disparaissant soudain du regard des humains ;
L’eau creuse en souterrain loin de tout or solaire
Au cœur des ténèbres son rémanent chemin.

C’est un voyage long sans arme et sans colère
Que fait la connaissance en son cours souterrain ;
Les empires vainqueurs entre-temps s’écroulèrent
Car n’a jamais duré ce qui naît de l’airain.

Le génie disparu des érudits antiques
Et qu’on croyait perdu reparaît au Ponant
Dans des palais nouveaux proches de l’Atlantique.

Ce savoir se répand tel un flot bouillonnant
Qu’étoffent sans arrêt des lettrés authentiques
Enluminant l’esprit et partout résonnant.

Par-delà les cultes les pouvoirs absolus
L'humanisme éclaire un cœur irrésolu.

Du Nil au Guadalquivir © Mapomme
Avec l'aide de Louis-Michel van Loo

samedi 3 décembre 2022

Élégies. Sous la carapace de la fausse-tortue

Une lointaine plaie peut nous servir d’armure
Et nous coupe du monde ainsi qu’un naufragé.
Sur un îlot désert notre cœur se saumure
Niant la vérité qui osa l’outrager.

À quoi bon cet Éden aux dansantes ramures
Quand vivre est un enfer sur le sable ombragé ?
Mais pourquoi refuser la vie qui nous murmure
De se rouvrir aux joies et cesser d’enrager ?

En enfants capricieux cultivant la blessure
Nous nous privons en fait de délices légers
Gardant bien que trouée nos anciennes chaussures.

Qui va dans le maquis ne peut se protéger
D’un piquant le blessant ; si la maison est sûre
Le vert sentier incite à n’être plus piéger.

Si au moindre tourment le monde s’était clos
Il aurait succombé sous la mer des sanglots.

The mock-turtle © D'après John Tiennel


vendredi 2 décembre 2022

Incantations. Un trente-et-un décembre en une étroite chambre

Subsiste-t-il un brin des étés moissonnés,
Lorsque, sous l’Aquilon et les ondées trembleuses,
J’entends la fin décembre au noir beffroi sonner ?
La cloche bringuebale en morne rassembleuse,

À l’année achevée et l’âme a frissonné :
Jour de l’an solitaire en la chambre frileuse,
Loin des siens, étrangers au spleen insoupçonné,
Dans un vin froid je noie mon âme atrabileuse.

Ce n’est plus une mer qu’il me faudrait franchir,
Mais tout un univers semé de nébuleuses,
Pour voir de mon village de hauts sommets blanchir.

Douze coups ont sonné en la nuit fabuleuse ;
Au futur on se prend soudain à réfléchir
Sans qu’une seule idée fuse miraculeuse.


Un trente-et-un décembre © Mapomme

jeudi 1 décembre 2022

Incantations. Les scories du printemps s’en sont allées aux vents

Certains jours printaniers entre l’azur et l’or
Mes iris sont sertis de l’éclat des pépites ;
Étranges cieux naissant boisés de prime abord
Semés de galaxies qui changent et palpitent !

Frissonnent dans mes yeux d’anciens brouillards du nord
Des étés flamboyants tel un feu qui crépite
Comme s’éveille au jour le mâle Alexanor
Qui vers une âme sœur vole et se précipite.

Nous sommes ainsi faits d’automnales fureurs
D’exubérantes joies d’ivresses printanières
Et de secrets enfouis par l’espoir tortureur.

Tout œil est un tableau aux touches de lumière
Mais qui peut s’assombrir d’hivernales humeurs
Quand notre maître peint une émotion première.

Les scories du printemps s’en sont allées aux vents
Et s'est tari tout l'or des soleils se levant.

Les scories du printemps © Mapomme