jeudi 10 février 2022

Elégies. Contre le cours glacé des jours sans un flambeau

Nos cœurs battant d’espoirs restent inassouvis
D’avenirs entrevus d’attentes trop intenses ;
Or nous voilà plus vieux et toujours alouvis
Subissant un destin qui nous est pénitence ;

Nous laissons des démons par la haine nourris
Dans leur théâtre hideux guider nos existences
Battre un tambour sournois clouer au pilori
Des damnés comme nous luttant avec constance

Contre le cours glacé des jours sans un flambeau
Hors d’un vent nous guidant vers une aube acceptable
Où les matins naîtraient radieux dorés et beaux
Le bien-être conviant tout le monde à sa table.

Hélas ! tous nos espoirs sont partis en lambeaux ;
Nulle aurore ne porte un élan véritable.

La Liberté guidant le peuple  © Yue Minjun
D'après Eugène Delacroix

samedi 29 janvier 2022

Elégies. Au commencement était le vague

Un premier baiser qu’est-ce à bien y réfléchir ?
Un simple élan cueilli un soir dans la pénombre ;
Dans un rayon de lune un pas qu’on veut franchir
Sans savoir quels seront les possibles encombres.

On ignore à l’instant qu’il faudra dégauchir
Des cœurs encor rugueux qu’envahissent en nombre
Humeurs et vanités dont il faut s’affranchir
Pour qu’un amour naissant par incurie ne sombre.

On oubliera les mots ne sachant pas encor
Que d’une simple pousse émergée de la terre
Naîtra un chêne vert qui prendra son essor
En dépit des typhons et des pluies délétères.

De l’union de deux cœurs des fièvres de deux corps
Qui sait ce qui peut naître d’un élan solitaire ?

Au commencement...  © Mapomme
D'après la photo Baiser de l'Hôtel de Ville de Robert Doisneau (1950)

dimanche 23 janvier 2022

Elégies. Parfois...

Parfois la nostalgie d’un tout premier baiser
Volé par le destin ou l’humeur indécise
Qui vient semer le doute en nos cœurs inapaisés
Fera qu’en nos esprits le regret se précise ;

Le regret d’ignorer le goût d’un fruit rubis
Quand s’enflamme le cœur dévoré par la braise
Par la crainte aboli — crainte aux tremblants habits
Nous privant des lèvres rouges comme une fraise.

La vie est un chemin et si nous avançons
Les voici tentantes mais qui de nous s’éloignent ;
La scène est dans la boîte et cruelle leçon
On paie à tout jamais cette absence de poigne.

À ce premier baiser souvent nous repensons :
De ne l’avoir osé il n’est rien qui nous soigne.


Parfois...  © Mapomme
D'après le film Elle et Lui de Leo McCarey (1957)


vendredi 14 janvier 2022

Elégies. Dans l’armoire en frêne

Dans l’armoire en frêne dorment de vieux manteaux
Et des habits vieillots comme en un pieux musée ;
Flottent d’anciens parfums sillons sentimentaux
Semés de souvenirs d’heures désabusées.

On sent la naphtaline et les jours de tantôt :
Tout mités par les ans — les tempes cérusées
Dans un missel empli de mots d’espéranto
On veut trouver la foi si longtemps refusée.

Des habits délaissés — mécréant indécis
Je ne puis m’affranchir de nos années passées ;
Par le trépas blessé privé de ses récits
Je voudrais dégager ses frusques entassées.

Mais comment se résoudre à cet acte précis
Et l’inhumer encor en la terre glacée ?



Dans l'armoire en frêne © Mapomme

dimanche 7 novembre 2021

Elégies. Sur les autres jamais il ne faudra compter

Je n’ai jamais compris tous ces gens qui se pâment
Devant un nouveau-né pionçant d’un pur sommeil ;
On les voit soudain pris d’un extrême enthousiasme
Dévots tels des babouins au lever du soleil

Et quand l’enfant babille avec lui ils s’exclament
En onomatopées et en gouzigouzis !
J’étais un hérétique échappant à leur flamme
Cette étrange euphorie que produit l’ecstasy.

Bien qu’on m’ait souvent dit l’espèce de folie
Saisissant des pères qui en vrais possédés
Hurlant de joie couraient leur réserve abolie
J’ignorais qu’un jour j’allais aussi céder ;

Au-delà de la joie mesurée et polie
Je me suis converti et nul ne vint m'aider !

Mécréant converti  © Mapomme

samedi 6 novembre 2021

Elégies. Aux anges qu’a volés le monde souterrain

On a tous une ombre voilant notre regard
Un ange disparu — nuage dans nos vies 
Précocement parti laissant le cœur hagard ;
D’un imprécis regret la nuit erre alouvie.

Bien que bouffant sans fin demeure le cafard ;
Il n’est pas un seul met qu’en vrai on apprécie
Et combler le manque tel un affreux soiffard
Mélangeant les alcools à la cuite initie.

Nos anges disparus ne reviennent jamais
Pour vivre ces instants de gloire ou bien de doute
Et débattre de ce que chacun on aimait
Car tout était sujet à de fréquentes joutes.

Sont-ils fiers ou déçus des avis qu’on émet ?
Manque leur présence autant que leur écoute.

Ange disparu  © Mapomme
d'après le tableau de Berthe Morisot

vendredi 5 novembre 2021

Elégies. Boire au fleuve et chasser le mal intarissable

Qu’on perde l’essentiel, grand Amour ou un proche,
Et l’on veut aussitôt effacer la douleur,
L’Intolérable plaie ! Au passé on s’accroche,
Aimant moins l’avenir que ce profond malheur.

Ainsi fonctionnera la baroque caboche,
À jamais le jouet d’un mythe ensorceleur ;
S’enivrer à souhait et se perdre en bamboches
Produit un faux oubli et des nuits sans valeur.

Toi qui suivras Caron sur sa barque inlassable,
Méprise l’Achéron et vas boire au Léthé
Dispensateur d’oubli, écume sur le sable
Avalant les espoirs des loisirs de l’été !

Veux-tu tout oublier, même l’impérissable
Instant d’un grand bonheur auquel tu as goûté ?
Tu souhaites chasser ce mal intarissable,
Qu'au plus profond des nuits tu n'as jamais bouté !

Boire l'eau de Léthé  © Mapomme