samedi 19 décembre 2020

Nouveau siècle. Que nul Tancrède n’aille affronter sa Clorinde

 Les excès de tous bords dominent notre monde

Qui s’enivre de foi et court vers le ravin

Il s’abrutit de lois d’où naissent quelques frondes

Que ne s’enivre-t-il de ripaille et de vin ?

 

Jadis un chevalier durant une croisade

Surprit une ennemie par un hasard savant

À la source buvant une franche rasade

Uniquement armée d’un regard captivant

 

Que le présent désarme et Clorinde et Tancrède

Pour qu’en paix des amants suivent leur religion

Vivant une passion où règnera l’entr’aide

 

Le monde irait bien mieux si nous nous obligions

À combattre l’excès plus un mal qu’un remède

Qui pousse des démons à lever des légions

Clorinde et Tancrède © Mapomme

d'après une porcelaine

samedi 12 décembre 2020

Elégies. Dans le gouffre profond où s’achève le temps (1)

I

Je veux peindre des cieux terriblement sublimes

Leurs nuages jamais ne seront supérieurs

À ceux qu’a façonnés le vent rageur des cimes

Aux flammes j’ai livré le ciel d’un barbouilleur

 

L’air iodé inhalé ravissait mes narines

Et cruel inspirait un appétit d’ailleurs

Les abysses pourprés des profondeurs marines

Ont sitôt tempéré mes espoirs d’orpailleur

 

Les reflets sont trompeurs pour qui cherche dans l’onde

La battée n’y trouvant que l’illusion de l’or

Paillettes dans des flots que le soleil inonde

 

Pour quelque vil éclat dois-je braver dès lors

Un gouffre d’amertume et parcourir le monde

Pour ramener une once du piètre similor ?

Les abysses pourprés © Hugo Pratt


II

Si l’or de l’illusion n’a pu te dérouter

Ô quêteur d’infini dans l’espace et l’écume

Peut-être la rumeur des immenses cités

Saura-t-elle apaiser ta naissante amertume ?

 

III

Las du théâtre abstrus d’un bataillon furieux

Qui veut qu’on le bastonne afin de mieux s’en plaindre

Je fuis cette rumeur de tout désert curieux

Car le vertige urbain me semble plus à craindre

 

La métropole gronde d’un chahut victorieux

Où la pensée ne peut jamais croître et atteindre

Les voûtes éthérées et les sommets glorieux

Le volubile essaim vient aussitôt éteindre

 

La moindre des idées qui pourrait s’éveiller

Et sur l’aile éclosant verse un plomb délétère

« De lorgner vers l’Azur c’est le prix à payer

 

Ne peux-tu donc rester cloué sur cette terre

Au lieu de côtoyer les monts ensoleillés ? »

Tout rimeur est puni d'aller en solitaire


IV

Si tu veux fuir les rues sans emboîter le pas

Loin d’une destinée par trop conventionnelle

Pour conserver ton cap sers-toi de ton compas

Hors des cercles repais ta quête obsessionnelle

Elégies. Dans le gouffre profond où s’achève le temps (2)

 V

 Je recherche avant tout la profondeur des nuits

Un sidéral abysse où des étoiles clignent  

Dans le vide étiolé comme moi dans l’ennui

Qui espère en ces feux d’imperceptibles signes

 

Perscrutant dans la mer un Inconnu fortuit

Car amère est la vie comme chair d’une guigne

C’est pour ça que le spleen est très souvent gratuit

Il quête en vain un port qui paraisse plus digne

 

Ni espace ni mer ne peuvent étancher

L’espoir d’enfin trouver hors des terres connues

L’originelle envie qu’il faut réenclencher

 

Où s’est-elle égarée ? Qu’est-elle devenue ?

Sur l’obscur océan je me suis donc penché

Et je l’ai pourchassée en vain jusques aux nues

 

Perscrutant dans la mer © Hugo Pratt

VI

Pourquoi ne pas plonger pour aller au-delà

Et confirmer ainsi ton impie postulat


VII

Nous sommes tous des nains qui se veulent géants

Le courage nous manque au bord du précipice

Quand un lâche espoir devant le gouffre béant

Où s’achève le temps livre un sournois auspice

 

Esprit pétri de crainte en penseur fainéant

Pourquoi es-tu saisi d’un effroi peu propice ?

Celui d’avoir tout faux et qu’au fond du Néant

La fin soit un début ultime maléfice !

 

mercredi 9 décembre 2020

Elégie. Le temps où on avait le temps

Mon esprit enfantin s’imprimait des senteurs

Arômes de cuisine ou parfums d’une époque

Où chacun s’accordait le droit à la lenteur

Parfois l’un d’eux renaît et aussitôt m’évoque


La soupe mijotant en démon tentateur

Ma grand-mère penchée sans tablier ni toque

Surveillant la marmite au fumet enchanteur

De nos jours on se hâte et du goût on se moque

 

Bien sûr il y avait de repoussants relents

Comme le pot de chambre où macérait l’urine  

Je préfère oublier ce fumet pestilent

 

Et garder les parfums qui flattent les narines

Éphémère est l’âge de ces plats succulents

Maraudeur le temps nous roule dans la farine

 Saveurs d'antan © Mapomme

mardi 8 décembre 2020

Elégie. Dans l’espoir de revoir des aubes de santal

Aurons-nous à nouveau le miel et puis le lait

La liberté d’aller flâner parmi la foule

Visiter un musée rêver dans un palais

Et manger au resto des frites et des moules ?

 

Reverrons-nous la plage assis sur les galets

Dans une anse du Cap dans l’écume des houles ?

Nous enfilons les jours identiques et laids

Le temps s’est arrêté et nulle heure ne coule

 

L’absurde se révèle à l’esprit effrayé

C’est celui de la vie que tout un peuple mène

Où nous volons fétus par le vent balayés

Navrante est devenue la condition humaine

 

Si nous voulons un jour cette chute enrayer

Saurons-nous préserver la belle Paix Romaine ?

Les aubes de santal © Mapomme

dimanche 6 décembre 2020

Elégie. Le plus beau jour du monde est sans doute aujourd’hui

Le plus beau jour du monde est sans doute aujourd’hui

Car c’est celui qu’on vit même s’il paraît moche ;

Nous avons ramassé des souvenirs enfuis

À remplir des herbiers à s’en bourrer les poches.

 

Mais il faut savourer même avec un ciel gris

Ce jour qui semble inscrit dans une année atroce ?

" Hier était bien mieux !" dit notre esprit aigri

Balloté par le cours d’une énergie féroce.

 

Dans l’herbier nous voyons toujours avec regrets

En oubliant la boue qui sertit toute grâce

Un merveilleux moment extrait d’un jour aigret.

 

Cet instant a laissé l’indélébile trace ;

C’est pourquoi aujourd’hui nous promet quelque attrait :

Il sera laid le jour d’aller en terre grasse.

Le plus beau jour © Mapomme

samedi 5 décembre 2020

Elégie. Nous oublions les morts que nos âmes chérissent

Nous oublions les morts pour ne pas succomber

À l’obsédant remords qui envahit nos âmes

Et plante dans les cœurs son funeste oriflamme   

Quand sous terre l’Espoir vient se catacomber

 

Oubliant nos échecs vécus comme des drames

Pour ne pas en souffrir on veut les prohiber 

On aimerait tant voir ce poison inhibé

Nul n’a trouvé hélas d’occulte pentagramme

 

Les plaies nous ont tanné le cuir comme l’esprit

Et depuis nous savons que les amours périssent

Et qu’il faut des émois toujours payer le prix  

Car le temps les brise pris d’un furieux caprice

 

Mais comprenons enfin sans en être surpris :

Les peines sont des joies que nos âmes chérissent   

Les peines sont des joies  © Mapomme