vendredi 3 mai 2024

Sonnets sertis. Être ou avoir été

Je voudrais être heureux, non pas que je ne puisse,
Mais bien plus que l’être, très longtemps le rester.

Je fais souvent un pas, et puis je me ravise,
Oubliant où j’allais et dans quel but, enfin,
Je partais décidé, sans effets, sans valise ;
Quel était mon projet ? Pourquoi est-il défunt ?

Alors, quasi heureux, sitôt je réalise
Que, parvenu au but, déjà ma joie s’éteint ;
Jamais l’accablement n’offre de telles crises,
Nous protégeant des coups qu’inflige le destin.

En outre, un long bonheur est une morne plaine,
Sans haies et sans cours d’eau, dont on ne voit le bout ;
Qu’attendrais-je de mieux que la joie la plus pleine ?

Au plus profond du puits, le malheur est bien doux,
Car on peut aller mieux avec un coup de veine ;
Au-delà du bonheur, l’espoir nourrit les fous.

Le bonheur presqu’atteint agit comme une esquisse
Et de l'aimable espoir, pourquoi se délester ?

Être ou avoir été © Mapomme

jeudi 2 mai 2024

L'odyssée des passions. Un naufragé hirsute

Fourbu, le corps bleui, ayant perçu des voix,
Ulysse dénudé se doit d’être visible.

Au milieu des buissons, il choisit un rameau
Pour se couvrir le sexe en vue d’être pudique,
Car ce qu’il a perçu, sans saisir un seul mot,
Lui semble être des voix aux inflexions ludiques.

Hirsute il apparaît, semblable aux animaux,
Après avoir subi une ire neptunique ;
Devant l’apparition sans même un oripeau,
Toutes les filles fuient, sauf celle au teint unique.

Nausicaa aux bras blancs, la vierge à l’âme pure,
Propose au naufragé un riche vêtement ; 
Dans l’eau douce lavé, il montre fière allure.

Le roi-guerrier voudrait marcher alertement,
Et Nausicaa le voit, combattant en armure,
Athéna inspirant cet épique moment.

Au sortir d'un naufrage amoureux, bien des fois
J'ai paru aux regards lamentable et risible.
Un naufragé hirsute © Mapomme d'après Jean Veber

Sonnets sertis. Vous qui dormez dans l’ombre


Vous qui dormez dans l’ombre, sous la terre glacée,
Non loin des châtaigniers, dans l’éternel hiver,
Aux franges du maquis, l’âme enfin délassée,
Songez au temps perdu en des courroux divers !

Que de parents en froid, que d’heures dépensées,
Que de voisins fâchés pour un mot de travers,
Sans que n’en soit sorti quelque utile pensée
Avant que soient rongés le conflits par les vers.

Qu’importe qui a tort : dessous la terre humide,
Dans notre éternité d’éphémères humains,
Dans un linceul d’oubli, tout redevient limpide.

Prisonniers du passé, sans songer à demain,
Ayant gâché vos vies en des brouilles stupides,
Vous voici tous égaux, tout au bout du chemin.



Vous qui dormez dans l'ombre © Mapomme

mercredi 1 mai 2024

Sonnets sertis. La jeunesse envolée

Je ne vois presque rien et je n’ai plus d’espoirs,
Enfuis avec l’éclat de ma belle jeunesse.

Où est cet heureux temps où, avec conviction,
J’offrais le renouveau aux œuvres picturales ?  
Femme indépendante, j’ai subi l’éviction
Des censeurs venimeux persiflant en chorale.

Jeunes peintres d’alors, nous étions en mission
Contre la coterie aux visions ancestrales,
Afin de voir jaillir une jeune ambition,
Sans pudibonderie ni restriction morale.

Nous avons survécu, sans avoir pu percer,
Vivotant même si, par bonheur, on expose
Manet au Luxembourg, bien que controversé.

Si ma fille, Julie, défend toujours la cause,
Je ne verrais jamais un beau jour s’exercer,
Dans notre société, cette métamorphose.

Aux portes de la mort, j’aimerais bien savoir
Si, de mon œuvre riche, on verra la finesse.

La jeunesse envolée ! © Mapomme
D'après Auguste Renoir et Edouard Manet

Julie Manet, fille de Berthe Morisot et d'Eugène Manet, le frère d'Edouard, parviendra à faire reconnaître les impressionnistes, alors que les divers mouvements nouveaux (fauvisme, cubisme, surréalisme, abstraction) semblaient rendre dépassé ce mouvement qui a ainsi trouvé ces lettres de noblesse dans le monde.

Sa mère serait heureuse, car elle est exposée dans les plus grands musées et on finit par percevoir une intimité et un talent singulier, trop longtemps sous-estimé, peut-être parce que c'était une femme... 

mardi 30 avril 2024

Sonnets sertis. Repos, fin de la pose !

Le peintre étant parti et la chatte en vadrouille,
La fausse servante put s’asseoir un moment.

Sa clope au bec fumant, elle apprécia la pause ;
Olympia était nue, n’ayant qu’un bracelet
Sertissant son poignet et un hibiscus rose ;
Vers ailleurs son esprit rêvait-il d’un palais

Où elle serait reine, alors qu’elle est la chose,
Un objet de désir, des excès les plus laids ?
Ô reine intéressée, que de songes moroses
Où, vieille en un désert, en vain tu appelais !

L’africaine pensa qu’on la peignait servante,
Sorte de libre esclave et jamais en beauté,
Vénus à peau d’ébène, objet d’amours ferventes.

« Catin des temps nouveaux, vois cette primauté
Qu'offre ta peau d'ivoire, amoureuse savante
Aux charmes lucratifs, par le Temps seul ôtés ! »

Ce siècle est parsemé d’épreuves et d’embrouilles,
Mais tout s’arrête un jour, sans qu’on sache comment.

Repos, fin de la pose ! © Mapomme
D'après Edouard Manet et Félix Vallotton

Sonnets sertis. Liberté de conscience

À Abnousse Shalmani

Les soutanes noires, corbeaux du Vatican,
Voulaient influencer la jeune république.

Évêques et curés fourraient leur nez partout,
Au nom de la morale agitant les provinces ;
De tout temps, en tous lieux provoquant le courroux,
Ils étaient importuns : or, tout fâcheux s’évince.

Les religieux aimaient mettre un peuple à genoux,
Et soumettaient les rois tout autant que les princes ;
Les Lumières tenant à ce qu’ils soient debout,
La divergence, entre eux, n’était pas des plus minces.

Montesquieu, le premier, séparait les pouvoirs,
De chacun d’eux traçant de précises frontières.
D’un nouvel Alexandre on requit le savoir ;

De trancher le nœud gordien de sa lame altière,
Aristide Briand se fit donc un devoir,
Afin de prévenir la tourmente émeutière.

Vaine est la Liberté soumise à un carcan,
Qu’il soit de nature coranique ou biblique.

Liberté de conscience © Mapomme, d'après un dessin anonyme

Pour info, il y avait en France Métropolitaine, 10.000 musulmans en 1905. La loi de 1905, fille de la Révolution Française et des constitutions, issue en bonne partie de L'esprit des lois de Montesquieu, avait fort à faire avec l'église catholique qui voulait imposer ses diktats aux laïques.

Cette loi qui est à l'origine de la loi sur la laïcité n'a en aucun cas été conçue contre les musulmans, puisqu'ils sont libres de suivre leur foi, mais définit une certaine neutralité visuelle, puisque des crispations se manifestent.

lundi 29 avril 2024

Sonnets sertis. Loin des fumées des villes

À la campagne allons respirer dans les bois,
Hors des cieux encrassés par la fumée des villes.

Les abords des cités, tels de sombres oursins,
Se trouvent hérissés d’immenses cheminées,
Vomissant un flot noir, méphitique et malsain ;
Nos bronches tous les jours en sont contaminées.

Filons vers les forêts, ces nouveaux médecins
Prescrivant un air pur, ce dès la matinée !
De ce fléau, ces lieux, demeurant sacrosaints,
Paraissent échapper à cette destinée.

D’un air pur, les amis, profitons à loisir,
Du calme retrouvé, de l’ombre relative :
Retrouvons pour un jour un si simple plaisir !

Ces lieux pareront-ils l’envie spéculative
De trouver en campagne une occase à saisir,
Nous privant de repos dans leur faim prédative ?

Ces forêts très bientôt se verront aux abois,
Car ce chancre a rongé bien des terres fertiles.

Loin des fumées des villes © d'après Claude Monet