dimanche 31 décembre 2023

Sonnets sertis. Le charme d’un hautbois

La profonde forêt porte le souvenir
D’un hautbois qui jouait un air semblant céleste.

Passent les empires, les reines et les rois,
La puissance esclave du feu des convoitises :
On a porté, ici, le fer après la croix
Et le sang victimaire objet de nos hantises.

Des luttes de pouvoir, dans d’obscurs palais froids,
Les violents appétits du courtisan aiguisent,
Et il voudra porter le révulsant effroi
De guerre au paradis d’une terre conquise.

Qu’importe que l’onde se colore de sang,
Pourvu qu’un roi étanche une soif infinie,
Faisant d’un trône faible un empire puissant !

Poussière, les rêves que disperse un génie
Malicieux, s’il en est, qui des resplendissants
Palais les tristes ors, présentement, dénie.

Dans l’oubli sombreront les rêves d’avenir,
Et l’air clair du hautbois des laideurs nous déleste.

Le charme d'un hautbois © D'après Roland Joffé

samedi 30 décembre 2023

Sonnets sertis. Crépuscule des dieux

Face aux grands espaces s’ouvrant à leurs regards,
Ils pressentaient soudain leur côté éphémère.

Depuis un siècle entier, comme peau de chagrin,
Ils s’étrécissaient, car l’homme, sur la terre,
Après avoir semé en tous lieux le bon grain,
S’en prétendait, d’un coup, le seul propriétaire.

Les plus riches d’entre eux, sans qu’on n’y mît un frein,
Créaient un empire de barbelés austères ;
Depuis les temps anciens, - sempiternel refrain ! - ,
Des conquérants chassaient toute nation première.

Que devient l’épopée si des murs sont bâtis,
Et que, lorsque souffle le vent de l’aventure,
Nulle voile gonflée ne mène au paradis ?

Hermès des voyageurs, fais cesser l’imposture,
Car nos désirs d’envol se trouvent refroidis,
Sans ce souffle exaltant nos légendes futures !

Dans le port resteront tous nos héros hagards,
Et l’épopée aura une saveur amère.

Crépuscule des dieux © John Huston
Colorisé par Mapomme

vendredi 29 décembre 2023

Sonnets sertis. Et l’on tond tant la bête

Le monde va tremblant, tant on lui tond la laine
Et doit quérir un pull quand approche l’hiver.

S’il lui faut un berger, afin de se défendre
Des rudes attaques, puisque rôdent les loups,
Sur de belles prairies, tapissées d’herbe tendre,
On doit pouvoir becter à jamais tranquillou.

En ce lieu idéal peut-on vraiment se rendre,
Sans être importuné par de fâcheux filous ?
Dans ces prés naturels, il faut hélas s’attendre,
À raquer un service auprès des gabelous.

Car la sécurité de toute gent ovine,
Rend payant le gratuit et amer le festin,
Si grossit le troupeau aimant l’herbe divine.

Payer pour tout serait des moutons le destin :
Ô bêlant populo, prompt aux ires chauvines,
Rebelle-toi et rend tous tes prés plus certains !

Pour retrouver la paix de manger dans les plaines,
Infligeons aux requins le plus cuisant revers !

Et l'on tond tant la bête... © D'après Tom Roberts

Sonnets sertis. Tristes crépuscules

Depuis toujours scrutant l’infini horizon,
Elle convoite un signe : hélas, rien n’est visible.

Soleil des temps nouveaux qui s'éveille au lointain,
Elle attend un signal sortant de l’ordinaire,
Traintrain où se figent d’itératifs matins,
Sans oracle clamé ou ode visionnaire.

La flamme de l’espoir tout doucement s’éteint,
Tandis qu’au loin résonne un menaçant tonnerre ;
Elle nourrit quand même un souhait enfantin,
A l'instar de la foi d’un prêtre missionnaire.

La mer s’ensanglante des plaies du feu mourant,
Car le jour agonise et envahit l’écume,
De son hémorragie la vieille île entourant.

Fera-t-on à l’espoir un hommage posthume,
Sans qu’un seul héritier vienne en y concourant,
Pour dresser son portrait comme il est de coutume ?

Si l’île est un refuge, elle est aussi prison,
Nonobstant son aspect apparemment paisible.

Tristes crépuscules © Mapomme
D'après Wes Anderson

jeudi 28 décembre 2023

Sonnets sertis. L’ivresse de la danse

C’est l’ivresse absolue, l’ivresse de la danse,
Quand vous tourne la tête, en pas virevoltants.

Faune et nymphes ballez, dans la douce euphorie
Tel l’essaim de feuilles dans le vent automnal ;
Ô, qu’un bacchanal feu de roseurs colorie
Vos joues et votre front d’un délire hormonal.

Lorsqu’on tourne en dansant, soudain pris d’hystérie,
On fait quelques folies, sans vouloir agir mal ;
Qui n’a jamais, de nuit, dansé dans la prairie
Ne pourra comprendre cet élan animal.

Le sage raisonneur assène ses sentences,
Son absurde morale pour qui se livre au plaisir
Simple de la danse, sans en voir l’importance.

Pantomime évident d’un sexuel désir,
Des corps elle abolit la bourgeoise distance,
Quand l’ivresse, en la nuit, parvient à nous saisir.

Mais on peut simplement chalouper en cadence,
Là où on voit, à tort, un rite révoltant.

L'ivresse de la danse © Mapomme
D'après Jean-Baptiste Carpeaux

Sonnets sertis. Au feu jeter ses rêves

J’ai balancé au feu mes rêves d’autrefois,
Puis piétiné, rageur, les brins d’espoir qui naissent !

Mon passé, mon futur, ainsi que mon présent
Tout n’est que vacuité, comme nos vies futiles ;
Les jours fanés semblent, sous la lourdeur des ans,
Tel un collier de perles, brisé et inutile.

On trouve en tous chemins, sinueux, mais plaisants,
Nombre de fauves fleurs, qui au soleil rutilent,
Mais si vénéneuses et blessant nos seize ans,
Qui longtemps, en nos cœurs, leur poison lent instillent.

Que d’espoirs d’avenirs, grisants et prodigieux,
Ont fait rêver mon coeur d’inexpugnables cimes,
Dans la fièvre insensée d’un zèle religieux !

Au panier j’ai jeté ces désirs que décime
Le cours bourbeux du temps, morose et contagieux,
Emportant l’utopie, de sa lie la victime.

Me voici, en ce jour, défroqué et sans foi,
Espoir, amours froissés, grugé de ma jeunesse.

Au feu jeter ses rêves © Mapomme
D'après Gustave Courbet et Alfred Stevens

mardi 26 décembre 2023

Sonnets sertis. La Gorgone écarlate

C’est une Gorgone, dépourvue de charme,
Pétrifiant tout mortel qui croise son regard.

Nourrissant un dépit, plus profond que l’Abîme,
De haine elle est ivre, comme d’un vin spécieux ;
Une sanglante rage à tout instant l’anime
Et les têtes tranchées sont des trophées précieux.

Pourtant, nous ignorons ses impulsions intimes,
D’où sourdit sa fureur, née d’anciens contentieux ;
Voici longtemps, le monstre a-t-il été victime ?
Sur ce point les écrits demeurent silencieux.

Parfois c’est la folie, dont l’irruption consterne,
Et on peut retourner en tous sens la question :
Rien ne vient éclairer un peu notre lanterne.

Les savants avancent nombre de suggestions,
Où tout et son contraire, assez souvent alternent :
Nul ne sait la cause d’une sanglante action.

Un acte criminel sans cesse nous désarme :
Est-il un monstre en nous, prêt à tous les écarts ?

La Gorgone écarlate © Mapomme
D'après Carlos Schwabe et Gian Lorenzo Bernini