jeudi 14 septembre 2023

Sonnets sertis. Seule la question compte

Je pose une question et sitôt je m’en vais,
Mon interlocuteur ouvrant grand ses mirettes.

« Eh ! Quoi ? Vous questionnez et partez aussi sec,
Sans chercher à savoir le sens de ma réponse ?
Avec moi, craignez-vous de tomber sur un bec ? »
« Ce n’est pas qu’au débat, cher ami, je renonce :

La question n’est pas là : je ne crains pas l’échec !
Seule la question compte, accessible ou absconse :
De la réponse, en fait, je m’en bats les steaks ! »
Jaillissent des éclairs, sous les sourcils que fronce

Le gars que j’ai vexé ; je dois lui expliquer.
« Une question sensée vous ouvrira des portes :
C’est à vous d’explorer, sans chemin indiqué,

Des possibilités qui sont de toutes sortes !
Vos choix seront alors, sans arrêt, critiqués :
Répondre à la question la rendrait lettre mort !

Donner son point de vue s’avère assez mauvais
Car il est imposé, quand l'énigme est offerte ! 
»

La question seule importe © Louis Joseph Lebrun

Sonnets sertis. Repas de fin d'été

Au resto de la plage, le ressac, tel un chant,
Susurrait le tempo d’une douce berceuse ;
Malgré l’encre versée sur le jour se couchant,
Des ombres se baignaient, de l’instant jouisseuses.

Un dernier bain et puis, des plaisirs s’arrachant,
On bouclera les sacs, l’âme encor paresseuse ;
La tablée est en joie, dans un oubli touchant :
C’est l’ultime repas de l’assemblée noceuse.

Les lascars réunis, au premier des repas,
Seront-ils tous présents, lors des chaleurs prochaines ?
Si un manquait, fauché par un brusque trépas,

Ne laisserait-on pas se défaire les chaînes
Qui unissaient chacun ? On ne le verrait pas,
Subissant quatre hivers, dans son cercueil de chêne.
Repas de fin d'été © Mapomme

mercredi 13 septembre 2023

Sonnets sertis. Dans les reflets d'un port

Dans les reflets d’un port, dansent des espérances
Aux ailes atrophiées, ne pouvant s’envoler.

Ailleurs éblouissants, il est de nouveaux mondes,
Ou d’obscures jungles peignent un inconnu
Familier aux rêveurs, car l’âme est tant féconde
D’absolues chimères, de mythes saugrenus.

Sirènes, léviathans, dont tant d’écrits inondent
Nos esprits enfantins de monstres biscornus :
Dans l’inventaire fou, à l’effrénée faconde,
L’imaginaire ainsi se voit entretenu.

Ailleurs n’est pas constant, car nos espoirs varient
Et l’on veut le meilleur, sans pouvoir l’obtenir,
Car notre phare éclaire un champ de barbarie.

Hydre décapitée, on la voit rajeunir :
Dès qu’une tête tombe, elle devient scorie
Et une autre apparaît, obérant l’avenir.

Vers quel ailleurs mener notre appétit d’errance,
Restant, face aux périls de gloire auréolé ?

Dans les reflets d'un port © Mapomme
D'après Egon Schiele et Paul Gauguin

Sonnets sertis. Tous les plus beaux futurs

De mes jeunes années, reste un souvenir vague
D’un groupe de copains en cercle rassemblés.

L’intérêt se fixait sur une idée nouvelle,
D’un rêve enrichissant le fertile terreau,
Que transforme en or pur la féconde cervelle ;
Le songe est le creuset d’où jaillit un héros.

Toutes voiles claquant, voguaient les caravelles
Pour une traversée de cent jours sidéraux ;
Opium des chimères, que la voûte étincelle
Sitôt qu’ont disparu les falots vespéraux !

Des cubes de ciment qui partout champignonnent,
Léger, je décollais, Icare du présent,
Du moro-sphinx copiant l’aile qui vibrionne ;

Que d’ailleurs inconnus me parurent plaisants,
Au gré de mon humeur, quand l’esprit papillonne,
Loin du quotidien laid, rabâché et pesant !

Sur les murs du réel, de nuit, des rêveurs taguent
Tous les radieux futurs qui ne font pas trembler.
Meeting © d'après Marie Bashkirtsef

mardi 12 septembre 2023

Sonnets sertis. Tel un fleuve immobile

Les années ont coulé, tel un fleuve immobile,
Dont les eaux, en silence, ont filé vers la mer.

Hier, t’en souviens-tu, nous fîmes connaissance
Et, l’espace d’un jour, vingt-trois ans sont partis ?
De nos rêves, le temps a pris la quintessence :
Il vient en maraudeur et nul n’est averti.

De dérober les ans, il s’est donné licence :
Par où est-il entré, par où est-il sorti
Pour jeter aux orties, sans nulle réticence,
Notre amour bien gardé, pas encor amorti ?

Honteux, le chien gémit et cherche une caresse,
Piètre cerbère il a laissé faire un maraud,
Dormant sur le tapis, soudain pris de paresse.

Nous aurions dû placer de solides barreaux,
Faisant de la maison une vraie forteresse,
Pour du temps détrousseur se tenir à carreau !

Dans sa besace il a, en voleur très habile,
Pris notre amour, laissant deux pauvres cœurs amers.

La vie pensive © Louise-Catherine Breslau

Sonnets sertis. Et règne la saudade

Un courrier. Qu’y a-t-il dans une simple lettre ?
Tout un possible champ de différents destins.

Faut-il vraiment l’ouvrir, déverrouillant la porte
À des bonheurs secrets ou d’éternels chagrins ?
Dans un tiroir glissée, tenue pour lettre morte,
À quoi servirait-elle, en ce curieux écrin ?

Dans la crainte, qui sait comment on se comporte,
Sous l’emprise d’un cœur sombre et salamandrin :
Si on ne réagit jamais de cette sorte,
Une absurde raison pourrait mettre son grain.

Pourtant, le plus souvent, Pandore nous gouverne
Et fait ouvrir la lettre, antre de tous les maux,
Sans un seul brin d’espoir éclairant nos lanternes.

Favorables ou pas, décevants sont les mots
À l’aune de l’attente, et les rêves en berne
Laisseront des gouffres paraissant abismaux.

Le rêve palpitant se meurt au fond de l’être,
La saudade en tyran, le rendant clandestin.

Saudade © d'après Jose Ferraz de Almeida Jr

Sonnets sertis. Le démon de la guerre

Si tout est paisible, sans passions sporadiques,
Règne alors la bonté, - semble-t-il à jamais !

Il suffit d’un conflit, d’un accès de violence,
Déchaînant la mitraille et le feu des canons,
Pour que l’agneau d’hier quitte sa somnolence,
Devenant aujourd’hui, pis qu’un loup, un démon.

Car les conflits présents, aux folles virulences,
Révèlent l’animal, cruel et furibond,
Qui trompe du mouton la ferme vigilance,
D’un coup montrant à tous qu’il n’était pas si bon.

Incrédule est le monde, en sa longue amnésie,
Voyant la barbarie naître sous son regard
Et son âme enfantine en est alors saisie.

Or, plongé dans l’horreur, éperdu et hagard,
L’animal sommeillant est pris de frénésie :
Dans d’inhumains combats renaît sa sombre part.

Dans les conflits mondiaux, il en devint sadique,
Sa conscience perdant, celle qui le calmait.

The German arrive © George Bellows

Ce tableau est propagandiste, mais depuis 1870, les populations civiles
ont payé le prix de la guerre à coup d'atrocités commises par les soldats.