mercredi 31 mai 2023

Sonnets sertis. L'étrange Carmilla

À J. Sheridan Le Fanu

Que néfaste on pressent par un obscur auspice.

Certains dans le passé ont tutoyé l’abîme
Enivrés du danger et d’autres ont péri
Papillons attirés par un éclat sublime
Se brûlant les ailes pour un être chéri.

L’objet de leur amour est un troublant vampire
Qui la même passion paraît avoir nourri ;
L’enjôlé donnerait s’il l’avait un empire
Pour un mot presque doux l’esquisse d’un souris.

Laura a succombé à l’étrange inconnue
Recueillie une nuit après un accident
Émue par l’infortune en son âme ingénue.

Modérer sa passion n’est en rien évident
Et l’on vit un enfer croyant toucher aux nues ;
Se consume le cœur d’un désir trépidant.

Sait-on si Carmilla n’a eu qu’indifférence
Ou souffrit la voyant choir dans le précipice ?
L'étrange Carmilla © Mapomme
D'après un dessin de Joanna Ostrowska

Sonnets sertis. La Belle et la Bête

L’humain sort de l’enfance et change d’apparence
Troublé d’avoir un corps sans cesse évoluant.

Ce corps se transformait et prenait les commandes
Au point que je sentais un autre m’habiter ;
De tout nouveaux désirs mon âme était gourmande
Tandis que je changeais avec rapidité.

Des pulsions inconnues naissaient en sarabande
Sans que je n’aie le temps de pouvoir méditer ;
« Quels nouveaux changements en ce matin t’attendent ? »
Demandai-je au miroir en tout intimité.

On croise une belle mais - pauvre masse informe -
On se cache on se tait et on maudit le ciel
D’avoir produit un être en-dehors de la norme ;

On bafouille et on fuit sans aucun potentiel
À faire ici valoir et nos propos endorment
Produisant de soi-même un croquis très partiel.

L’amour nous rend stupide ôtant toute assurance
Et la Belle au final préfère un donjuan.
La Belle et la Bête © Mapomme
D'après Jean Cocteau

mardi 30 mai 2023

Sonnets sertis. Taedium vitae

Porter toujours la croix d’un monde de ténèbres
Où l’ignorant commande est un enfer pesant.

J’ai longtemps gaspillé les heures d’une vie
À chiffrer et compter sans mesurer le temps
Lequel a pu s’enfuir si loin de mes envies
De mes goûts initiaux dès mes lointains printemps.

Ma jeune existence me fut ainsi ravie
Peu à peu goutte à goutte et des rois mécontents
Vampires de mes jours goules inassouvies
Dévoraient le vivant cadavre encor comptant.

Loin des chiffres mes goûts inclinaient vers les lettres
Où l’on ne compte rien sinon les pieds des vers
S’enivrant d’infini qui seul peut combler l’être.

Il est quelques soleils quelques printemps ouverts
Amitiés permettant à la joie de renaître
Allégeant le fardeau d’une vie de travers.

Ai-je aimé détester ces quarante ans d’algèbre
Esclave irrésolu sans tyran malfaisant ?

Taedium vitae © Mapomme
D'après Hendrick ter Brugghen

lundi 29 mai 2023

Sonnets sertis. Songes des jours d’été

Sur la plage en été on jouait au volley
Entre deux bains de mer dans le frisson des vagues.

À des jeunes femmes j’inventais un destin
Devinant leur passé m’abritant dare-dare
Sous un parasol bleu car pâle était mon teint :
Demeurer blanc l’été me semblait une tare.

Je regardais la mer et l’horizon lointain
- Car le faible ressac m’assoupit et m’égare
Vers la rive embrumée des futurs incertains ;
Le rêve vient de rive et de l’esprit s’empare.

Les regrets les échecs sont enfin abolis
Dans mon songe éveillé avec tout ce qui navre
Et ce qui ne fut point s’y verra accompli.

Tant de destins rêvés dans l’ombre de mon havre
Sous les brûlants rayons n’ayant jamais faibli
Périssaient au soleil n’aimant pas qu’on le brave.

Les destins abolis jadis me désolaient
Mais féroce le Temps futurs et songe élague.
Songes des jours d'été © Mapomme

Sonnets sertis. Fausse peau de chagrin

Le cercle de mes jours comme peau de chagrin
S’est réduit à balpeau sans qu’un vœu on exauce.

Un jour que je flânais sur un long boulevard
J’avais acquis pour rien cette peau racornie
Chez un antiquaire atypique et bavard ;
J’avais cherché en vain l’or en Californie

Et sans rien je rentrais. Pour le dire sans fard
Je risquais fort de voir ma mémoire ternie :
J’allais le cœur empli d’un dévorant cafard
Quittant une maîtresse et sa chambre garnie.

« Méfiez-vous jeune ami ! » me prévint le vendeur
« Cette maudite peau deviendra votre maître
Au moindre des souhaits de fortune ou grandeur ! »

Je vieillis à grands pas et crains bientôt de n’être
Qu’un cadavre rongé inhumé sans splendeur
Sans avoir fait un vœu – je dois le reconnaître -.

Pour craindre un seul souhait il faut avoir un grain
Et au lieu d'un cerveau que de la blanche sauce !

Fausse peau de chagrin © Mapomme

dimanche 28 mai 2023

Sonnets sertis. La voix de ma conscience

Mon avis bien tranché ne peut que s’affermir :
Le monde serait mieux sans tyrans sanguinaires.

Sans les quelques sangsues sans limite accroissant
L’indécente fortune en vain accumulée
La Terre n’offrirait pas un futur angoissant :
L’humanité verrait la science stimulée.

Bosser pour dépenser est quelque peu lassant
Car la possession est par l’usure annulée ;
Sans ces individus des fortunes brassant
Sur notre Éden les plaies se verraient jugulées !

Dans mon demi-sommeil ma conscience m’a dit
- Car j’en avais une malgré mes turpitudes - :
« Sur quoi donc est bâti ton précieux paradis ?

Dans les enfers lointains des pires servitudes
On produit les bas-prix emplissant ton caddy ! »

Bien qu’elle se fût tue je ne pus m’endormir
Comme ma conscience le faisait d'ordinaire.

La voix de ma conscience... © Mapomme
D'après Hieronimus Bosch

samedi 27 mai 2023

Sonnets sertis. Les maîtres du destin

Par bien des conseillers notre vie est régie
De sagesse habillant leur infatuation.

Faut-il être ingénu pour leur faire confiance
Plaçant son avenir en de si piètres mains !
L’erreur leur coûte peu et seule l’inconscience
Pousse à mettre en danger nos précieux lendemains.

Guidé par la paresse ou bien par l’impatience
Nous empruntons souvent de sinueux chemins
Pour regretter après leur manque d’efficience :
Nous prenions pour génie un être assez commun.

Les jeunes gens ayant une vision très nette
Des meilleurs choix pour eux aux siècles précédents
Étaient à contre-cœur de simples marionnettes

D’un pater familias tous pouvoirs possédant
Quand bien même ses choix seraient très peu honnêtes ;
Soumission lui devait chacun des descendants.

Au moins si piètre un jour était ma stratégie
Je serais seul fautif de ma situation !

Les maîtres du destin © Mapomme