mardi 15 mai 2012

L'inutile perfection


Je sais l'ennui profond
De l'insolente perfection
Et le regret du vent
Sur la plaine morne soufflant
Sans le moindre rocher
Où pouvoir l’aile s'écorcher

Sous des cieux ricanant
D’un vœu aussi intransigeant
Le refus mégalo
Du moindre dissonant défaut
Fait aujourd'hui haïr
Ce que demain on va chérir

Tout anonyme esprit
Glissera lisse vers l’oubli
Au verre translucide
On préfère le vin placide
Qui pense au contenant
Plus qu’à l’alcool impertinent

Par le pavé désert
L'humble passant parfois se perd
Dans les rues sans raison
Bordées de semblables maisons
Pas de tâche au crépi
Des volets sériés sans répit

Rien ne rompt le clonage
D’un trop impersonnel zonage
Je sais l'ennui glacé
Des mares et lacs esseulés
Si las des cieux sans nuages
Répudiés sans reflet d'orage

Avenue de l'uniformité © Mapomme

lundi 14 mai 2012

Le roi barbare


J'ai été un Roi-dieu servi par mille esclaves
Que de vils courtisans flattaient pour un honneur
Cerné de ministres et autres flagorneurs
Partant à la chasse pour mieux fuir un conclave

Buvant le népenthès sur ma couche allongé
Lassé des alcools et blasé des nourritures
Quand des danseuses vêtues d’une ceinture
Tordaient leurs corps ambrés sur l’accord mensonger

Je traçais quelques vers à l’aide d’un calame
Et mangeais le lotus sans y trouver l'oubli
Alors juste un peu ivre au cœur moite d’un lit
Poète et jardinier dans un songe sans flamme

Mes fleurs enfin rimaient en un bouquet verbal
Et mes écrits fruités ouvrant sur l’autre monde
Embaumaient mon palais durant quelques secondes
D’une brève flagrance en mon cœur automnal

Un serviteur chassant un agaçant insecte
Brisait ce songe doux comme un vin indolent
Las je laissais l’officier châtier l'insolent
M’indisposant encor par ses plaintes infectes

Une favorite sans que ça m’apaisât
Glissait sur mon corps pour susciter mon désir
Car déjà la vie n’était qu’un long déplaisir
La seule souffrance que l'on m'autorisât

Roi-dieu blasé © Mapomme

Le fauve constellé


Le jour n'est qu'un oubli luisant de pacotille
Une absence de nuit Dans son antre fétide
Le noir félin sommeille hors des diurnes vétilles
Le jour peut parader indument intrépide
Jouant les rodomonts sans jamais l’affronter
Dans la place déserte il sait son temps compté

Le fauve bâillant dans son alcôve repose
Le poil encor luisant d'une bleuité sombre
Le piètre conquérant déjà se décompose
Dès les premiers signaux des messagers de l’ombre
Vers les monts irradiés menant sa troupe d’or
Il presse sa course dans un ultime effort

Pour trouver refuge car il entend qui s'étire
La paupière entreclose et la griffe tranchante
Le félin constellé regagnant son empire
D'un coup de patte leste il zèbre et ensanglante
L'azur faussement pur esquivant le combat
Dans les fourrés luisant d’un ultime incarnat

Partout naissent des feux lactescence des astres
Qui la mante bleu nuit constelle et ensemence
Le noir félin se rit du dieu de Zoroastre
Clamant à l’Univers sa suprême inclémence
Il fut à l’Origine et sera à la Fin
Se tenant à son centre autant qu’à ses confins

Scindant les premiers jours il conclura l’ultime
Les petits de l'histoire et les grandes altesses
Les génies sublimes comme les anonymes
Des plus belles pensées aux plus viles bassesses
Tout ce dynamisme vainement déployé
Deviendra la cendre d’un déflagrant foyer

Ailleurs un nouveau jour imitant l’harmonie
Dans son essai naissant dans l’ombre taciturne
Prétendra endiguer l’ignoble hégémonie
Qu’impose à l’Univers notre seigneur nocturne
Une belle épopée kyrielle de gourou
 A tout esprit candide offrira l’or des fous

Et le fauve amusé demeurera inerte
 Voyant d’autres fourmis lutter en pure perte
Puis il sera blasé par ce piètre décor
Encor

Félin stellaire © Mapomme

dimanche 13 mai 2012

Pinard a-t-il une âme ?


Juges vous serez déjugés
Même si le marteau dans cette salle d'audience
Comme on enfonce un clou a claqué la sentence

Vous croyez son œuvre expurger
Mais ce sont ses enfants que vous mettez en terre
Bourreaux en blanche hermine actant au nom du Père

En ce siècle de préjugés
Renait l’Inquisition toujours aussi peu sainte
Traquant dans chaque vers la satanique empreinte

Juges vous serez déjugés
Pour préférer l'aigre piquette à l'ambroisie
Le persiflant barbier à la fausse hérésie

Tous les lecteurs seront grugés
Vous rognez son bouquet insectes besogneux
Et corsetez de fer ce siècle industrieux

Vous voulez nous verfimuger
L'Eugènie hait le génie et n’a pas d’excuse
Car son missel malsain veut museler les muses

Juges vous serez déjugés
Napoléon a la maladie de la pierre
Et la France entière a celle de la prière

Juges vous serez déjugés
Car nul démon ne loge dans ces alexandrins
Ce sont vos désirs secrets que votre cœur craint

Dépourvu de la sagesse de Salomon
Votre inique arrêt ouvre la chasse aux démons
Juges vous serez déjugés

Pinard et l'enfer © Mapomme

Spectacle intolérable

En des jours assommants où l'existence nous pèse
Sorte de pieuvre immonde à l’étreinte oppressante
Telle une hydre de Lerne aux têtes renaissantes
La laideur de la vie distille son malaise

Qu'est-ce qui nous empêche en ces moments odieux
De laisser le spectacle avant d’en voir la fin
Qu'un drame nous ennuie à force de maux feints
Et sitôt nous quittons la salle sans adieux

Mais il y a toujours un mur lourd qui s'écroule
Un tyran abattu pour ranimer la flamme
Un pâle et maigre espoir que soudain on proclame
L'essence de la vie qui sans cesse nous roule

Le hasard quelquefois fait arriver trop tard
Le piment passager l'étincelle essentielle
Et l'on trouve au matin sans flamme artificielle
Des pendus délivrés de leur triste avatar

Ou noyés dans l’eau trouble ou les veines ouvertes
Nous savons la vie courte au cours trop modéré
Pour un jour entrevoir l'âge d'or espéré
Cette attente déçue est une affreuse perte

Car c'est un grand malheur que d’en avoir conscience
Et il n'est pas d'alcool suffisamment puissant
Pour effacer le fiel du tourment grandissant
Quand nous perdons la foi en Dieu ou en la science

Fou ou inadapté © Mapomme

Après-midi au couvent

Loin des discours redondants de l'abbé Tisseur
Dissertant c’est certain dans le calme couvent
Sur un évangile vu sous un aspect savant
La fontaine et le vent semblaient bons professeurs

Je m'étais retiré dans le chant des oiseaux
Vers le bassin d'eau claire inondé de rayons
Je songeais Par ces feux tous nos sens éveillons
Frémissons sous l’azur quand bruissent les roseaux

En ce bel après-midi Dieu s'il existait
Semblait plus présent dans la chaleur du printemps
Que dans les litanies que le prélat content
Ânonnait tout près là quand il nous enchristait

La beauté était simple et le discours si vain
Durant la digestion drapant notre assemblée
Qui aurait été par la Nature comblée
Car dans des écrits saints logeait moins de divin

Je ne me souviens plus du sujet du discours
Car le débat suppose une contradiction
Mais j’ai gardé du ciel bleu la bénédiction
Du chant de la fontaine un nymphique secours

L'air avec tendresse déposait son baiser
Parfumé d’un été survenu avant terme
C’est dans ces instants-là que souvent l’idée germe
Et il me plût soudain de vouloir l’apaiser

Presqu’entièrement nu je plongeai dans l’eau pure
Du bassin du couvent de l'eau bénite en somme
Me baptisant tout seul loin des canons de Rome
Complète immersion dans les jardins d’Epicure

Un grand plouf couvrit donc le discours du curé
Derechef l'assemblée approuva mon propos
Assoupie par la vie s'exprimant sans un mot
Par l’oiseau le ruisseau au doux chant murmuré

L'abbé vint me gronder pour ma sottise
J’allais attraper froid c’était inopportun
 Il se sentait surtout réprouvé c’est certain
Ayant le cul botté par Saint François d'Assise

Après-midi au couvent © Mapomme

samedi 12 mai 2012

Sunset Motel

La chambre du motel se colore
Au gré des néons rouges bleus et verts
Cœur battant des cités photophores
Nimbant les nuits de slogans divers

Un homme nu avalant des bières
Vautré sur le lit néanmoins sue
Ensargassé dans sa crapaudière
Bercé par la rumeur de la rue

Les motos font hennir leurs chevaux
Insoumis qui crèvent le silence
Dans l’obscurité au ventre chaud
Où guettent la haine et la violence

Par malheur la clim' a rendu l’âme
Les hymens défunts ont des parfums
D’hôpital loin des épithalames
Faisant choir les plus purs séraphins

La télé cite ses litanies
Repoussant les démons coutumiers
Incantation des nuits d’insomnies
Quand le corps se tord sur le sommier

Repos que de rêves ridicules
De crimes que l'on n'a pas commis
Croissent sans fin dans la canicule
Parsemée de regrets ennemis

Heure où l'alcool frais ne calme plus
Tout semble irrémédiablement laid
Et l’homme ne croit plus au salut
De l’ivresse ou bien du chapelet

Nul ellébore pour la folie
Dans les maladifs lambeaux du jour
Déchirant la quiétude abolie
L’ambulance hurle son vain secours

The last beer © Mapomme