mercredi 12 avril 2023

Sonnets sertis. Fermons la nef des fous !

Des fous dans leurs bocaux se démènent et braillent
Croyant que seuls ces cris le monde font tourner.

Qui voit ces agités ressort des camisoles
Ce bâtiment bruyant étant la nef des fous
Qui ne produisant rien le vrai labeur désole ;
Ces barjos pèsent plus qu’un milliard d’entre nous.

Dans l’austère Amsterdam une passion frivole
Fit spéculer les gens et jouer leur va-tout ;
L’épidémie du gain fit perdre la boussole
Voici quatre siècles des plus durs aux plus doux.

À présent des traders dirigent et ordonnent
Les points-clés régissant nos actes quotidiens ;
La richesse s’accroît dans ces lieux qui bourdonnent

Sans avoir rien produit qu’on qualifie de bien
Achetant et vendant depuis leurs téléphones
Des valeurs qu’ils n’ont pas sur tous les méridiens.

Plus que gagne un souffleur qui le cristal travaille
Dont les oeuvres viendront nos demeures orner.
Hors de la nef des fous © Mapomme

mardi 11 avril 2023

Sonnets sertis. Un orgue sous la mer

Les sombres profondeurs des vastes océans
Reflètent les humeurs de l’amer capitaine.

Ceux qui ont tout perdu irrémédiablement
Peuvent seuls comprendre sa rage ou ses silences
Et l’écrasant fardeau de son accablement
Qui fait place aux accès de soudaines violences.

Les accords arrachés à l’étrange instrument
Qu’est l’orgue sous la mer ont la tristesse intense
De vastes désespoirs minant continûment
Quand survivre implique d’infondées repentances.

Qui a perçu le chant né du fond de la mer
Aux baleines prêta d’extrêmes nostalgies
Qu’elles n’ont jamais eues pas plus qu'un coeur amer.

Mais des douleurs jamais ne seront assagies :
Esclave on les porte plus lourdes que des fers ;
Et pour s’en délivrer il n’est pas de magie.

Étaler son chagrin est dit-on malséant
Et par l'orgue Némo exprimera sa peine.

Un orgue sous la mer © Mapomme
Avec l'aide de Richard Fleischer et A. de Neuville

lundi 10 avril 2023

Incantations. Naissance du sacré

Retentit dans la nef l’écho de la caverne
Quand l’âme balbutiait ses premiers chants sacrés.

C’est la voûte des cieux semée de feux inertes
Lesquels à pas feutrés glissent vers l’horizon
Méprisant la frayeur et courent à leur perte
Sans que l’antre des morts n’incarne une prison.

Résonnent les échos des chorales expertes
Invoquant le sacré au rythme des saisons
Depuis la grotte ornée aux prières offerte
Jusqu’à la cathédrale aux grandes oraisons.

Le chant lie l’homme aux dieux le terrestre au céleste
Dans le mystère obscur que véhicule un chant
Et recrée en chacun l’émotion-palimpseste

Née de la nuit des temps aux êtres s’attachant ;
Polyphonies en chœur un souvenir nous reste
D’espoirs d’éternité dans l’écho se cachant.

Or ces frissons païens sans raison nous gouvernent
Au son d'un hymne ardent qu'on garde en nous ancré.

Depuis la grotte ornée jusqu'à la cathédrale © Mapomme

dimanche 9 avril 2023

Sonnets sertis. Des maux peut naître un mieux

Que de morts sont tombés pour le rêve d’un homme
Dans ces eaux qu’infestait l’horrible malaria !

J’ai vu ce long canal qui au fleuve nous mène
Et devant moi l’étang ce projet colossal
Dont l'abandon rendit son immense domaine
Aux oiseaux migrateurs ; ce fait paradoxal

Interroge en effet sur les actions humaines
Produisant en tous lieux un labeur abyssal
Comme ce fut le cas à l’époque romaine ;
Des empires le temps n’est jamais le vassal.

À l’époque à Suez sous un dernier empire
Pour joindre la mer Rouge on creusait un canal :
Que de pauvres fellahs dans ces travaux périrent.

Le projet de l’étang paraissait plus banal
Quand l’homme s’avérait fort capable du pire
Surtout si son seul but se révélait vénal.

Ici on dépensa d’astronomiques sommes
Et la vie des forçats traités en vrais parias.

J'ai vu ce long canal et devant moi l'étang © Mapomme

Sonnets sertis. Un leg irrécusable

Nos campagnes n’ont plus le moindre tabellion
Pour noter ce qu’on lègue en guise d’héritage.

Jeune j’étais inquiet songeant à l’avenir
Car pesait sur le monde une sombre menace
Dont l’insouciance ambiante espérait s’abstenir :
L’euphorie nous poussait plus au fond de la nasse.

« Tu ne vois qu’aujourd’hui t’apprêtant à t’unir »
Me dit un samedi ma conscience tenace
« Et tu veux des enfants ? Est-ce pour les punir
Que conscient du danger sans effroi tu traînasses ? »

C’était un deux juillet et ayant peu dormi
Soucieux du lendemain comme à mon habitude 
Je ne voyais plus loin qu’il ne m’était permis.

Mille ineptes pensées berçaient ma fortitude
Et j’allais vers ce jour le cœur plus qu’affermi
Départi des périls forgeant mes certitudes.

Bien qu’ayant conservé d’intimes rébellions
Je lègue aux successeurs bien des maux en partage.

Jeune, j'étais inquiet, songeant à l'avenir © Mapomme

samedi 8 avril 2023

Incantations. Pour le simple plaisir

Pourquoi l’humanité aux époques lointaines
Perdit-elle soudain son temps en vains loisirs ?

Le savant rationnel voudrait une réponse
Selon sa conception des plus profonds besoins ;
Or dans son équation qu’à l’envi il énonce
Se nourrir proscrirait toute envie pour le moins.

Dans cette conviction jusqu’au cou il s’enfonce
Sans avoir démontré avec rigueur ce point ;
C’est un chemin d’orties entremêlées de ronces
Dont il devra sortir s’il veut aller plus loin.

Quand l’homme a maîtrisé à volonté les flammes
D’un faux jour éclairée la nuit lui fit moins peur
Et le temps libre est né quoiqu’ailleurs on proclame.

Le loisir s’imposa et hors de sa torpeur
Les humains prirent goût au superflu qu’on blâme
En nos temps empesés d’un sérieux si trompeur.

Nos savants sont parfois d’affreux croquemitaines
Niant qu'on peut créer pour le simple plaisir.
Pour le simple plaisir © Mapomme
D'après Thomas Couture

vendredi 7 avril 2023

Incantations. Apprivoiser le feu

Sur tous les continents le soir à la veillée
Mille voix conteront de semblables récits.

Changent lieux et héros mais la saga persiste
Dont une est récurrente issue des temps lointains ;
Le héros est un dieu qui de nos maux s’attriste
Un guerrier du Ponant ou un roi levantin.

Le drame des humains auquel ce dieu assiste
Peuples tremblant de froid dans le noir incertain
Priant pour que l’espoir d’un jour nouveau subsiste
Le pousse à leur offrir un appui opportun.

Les ténèbres vaincues en raison de son aide
L’homme ne craignait plus ni les loups ni les froids
Le feu se révélant un souverain remède.

La flamme entretenue chasse les nuits d’effroi
Et danse sur le roc l’ombre autrefois si laide
Danse inspirant les arts où l’homme semble adroit.

L’offrande du héros se verra mal payée
Car il sera châtié pour ce bienfait précis.

Apprivoiser le feu © Mapomme
D'après Jean-Jacques Annaud