jeudi 11 février 2021

Elégies. Ainsi parla jadis Olier à la lionne

Ma cruelle maîtresse inspire enfin ma Muse
Déchire de tes dents en sacrifice offert
Ce cœur dont tel un chat sans arrêt tu t’amuses
Qu’en bourreau tu soumets aux flammes et au fer

Tu l’épargnes parfois dans une atroce ruse
Car cet oubli serein est un nouvel enfer
Muette en temps de paix la plume se refuse
À  souffler des sonnets si je n'ai pas souffert

Un cœur qui indiffère est la rose islandaise
Demeurant en la nuit durant six sombres mois
Nulle âme ainsi plongée dans la noirceur s’apaise

D’un ris ou d’un clin d’œil fait naître un feu en moi
Ma cordelière attise et souffle sur les braises
Que mon cœur saturnien brille d’un fol émoi

Ma cruelle maîtresse inspire enfin mes rimes
Car privé de tourments sans espoir je m’escrime

Ma cruelle maîtresse... © Mapomme
d'après Wright Barker

mercredi 10 février 2021

Elégies. Les rêves ont migré dès les frimas d’automne

Je ne sais plus du tout où sont passés mes rêves
Qu’on tourne un peu la tête et on ne les voit plus
On les perd du regard une seconde brève
Et ils fuient sans qu’on sache en quoi on a déplu

L’inadvertance agit et ne fait jamais grève
En retrouver un seul est un travail ardu
Cette amnésie soudaine agit sans nulle trêve
Et pour un de trouvé deux ou trois sont perdus

Voilà qu’un jour affreux on se voit dans la glace
Et qu’on y trouve un vieux ruminant sa rancœur
Cet autre nous déplaît car il prend notre place

Maître de notre aspect le temps sera vainqueur
Mais hélas nos espoirs n’ont laissé nulle trace
Voilà bien ce qui rend amère la liqueur !

Les rêves ont migré... © Mapomme
D'après une photo N&B

mardi 9 février 2021

Elégies. Les tourments de l’amant à l’hymen sans écho

Le pauvre soupirait et répandait sa peine
Dans les vers ciselés de son amour courtois
« Depuis six ans je souffre et m’étiole pour toi
Étoile de mes nuits éclat de lune pleine »

Chaque parole d’elle était chant de sirène
Le plus savant propos en ce monde qui soit
Jamais de sa sottise un fou ne s’aperçoit
Et verra son aimée en prestigieuse reine

Puis il la voit pâlir allant l’âme chagrine
Aussi craint-il d’avoir dit quelque mot blessant
Cette seule pensée opprime sa poitrine
Et il comprend l’horreur du mal rongeant ses sangs

Un hymen éperdu fait frémir la narine
De la belle et son sort le rend compatissant
Les tourments de l’amant à l’hymen sans écho © Mapomme

dimanche 7 février 2021

Elégies. Les Béatrix de Dante ou l’amour de l’amour

Qui n’a vu quelque esclave aimer porter ses chaînes
Ou le souffrant plaidant la cause de ses maux ?
J’ai lu bien des recueils énumérant les peines
Et d’un mal se complaire en longs flots lacrymaux

Leur vie était si vide en le moindre domaine
Qu’avoir la compagnie de douleurs in petto
S’avérait un bienfait où que le mal les mène
Ils existaient enfin le cœur dans un étau

C’est pourquoi l’amoureux ne voudra voir en face
Que l’objet du désir n’éprouve à son égard
Le même élan du cœur et ceci quoi qu’il fasse

Au matin il espère et au soir va hagard
Car ce lien est plutôt une entrave vivace
Un mirage obsessif et un dessein ringard

La Béatrix de Dante ou l'amour de l'amour © Mapomme
d'après Henry Holiday

Elégies. La vie est une fable écrite dans le vent

Mon familier démon rétif au faux progrès
Me souffle sans arrêt un autre point de vue
De partir quand rester nourrit de vains regrets
Qu’on trouve le passé parsemé de bévues

Sur les murs décorés de son tombeau de grès
Que de mensonges peints et que d’idées reçues
Alors que très bientôt on servira d’engrais
On expose une vie de légendes issue

Sur les murs me voici jeune redevenu
Dans un parcours glorieux dissimulant dans l’ombre
Mes échecs douloureux même les plus menus

Tout fait caché s’envole et le vent sans encombre
L’enfouira dans le sable où il est retenu
L’histoire est la fable qu’admet le plus grand nombre

Sur les murs me voici jeune redevenu © Mapomme

d'après la Tombe de Nebamon

jeudi 4 février 2021

Elégies. Éloge pour le fou et mépris pour le sage

Que n’ai-je en ma besace une once de sagesse
Pour du monde accepter l’immense imperfection ?
Quand l’humble compte un sou le riche fait largesse
Et folie des propos assure une élection.

Si hardi est le fou on lui donne une pièce
Quand le sage est couvert des pires abjections
Car jamais il ne met autant les cœurs en liesse
Qu’un bouffon dépourvu de sobre réflexion.

Nous guidant l’inconscience est ainsi abolie ;
Tout insensé nous plaît étant notre reflet.
Reflet sans réflexion l’adorable folie
Qui rit de la sottise en ces cinglants pamphlets.

Que n’ai-je dans mon sac l’amertume impolie
D'étouffer mes conseils et donner des soufflets ?
La raison est folie et la folie sagesse © Mapomme
d'après Jan Matejko et l'aide de Najet

mercredi 3 février 2021

Elégies. Dans les bois de l’espoir nul feuillage caduc

Si le vaccin agit sur cœur comme sur corps
Éros pique-moi donc d’un de tes traits magiques
Pour qu’hier et ce jour soient à la fin d’accord
Pour n’être du passé sans cesse nostalgique

C’est un amer poison un mal des plus retors
Qui rend chaque moment sublime et donc tragique
Car à trop y penser on ne voit que ses torts
Sans qu’on puisse opposer le moindre avis logique

Vois les regrets au vent frémir et s’agiter
En feuilles que l’automne épuise et décompose
Il n’est de frondaisons nées pour l’éternité

L’humus des souvenirs nourrit si mal ma prose
Quand le vers se repaît des tristes vanités
Car tout rêve au sol choit que l’automne nécrose

Soir de fête © Mapomme