jeudi 14 janvier 2021

Elégies. Dans un pré au soleil n’a-t-on pas l’essentiel ?

C’était en mai ou juin, à deux doigts de l’été,
Et je m’étais assis tranquillement dans l’herbe :
Je n’avais rien à craindre et pas plus à fêter,
Mais heureux, je trouvais cette journée superbe.

Quelquefois, le spleen chasse notre gaieté
Générant sans raison quelques pensées acerbes ;
En ce jour j’échappais à ces contrariétés
Car la touselle enfin se verrait mise en gerbe.

Il est bien des moissons tenues sous le boisseau ;
Des bonheurs à glaner, sous la glèbe demeurent,
Puis germent un beau jour, en un soudain sursaut.

Pourtant on se méfie, car tant d’entre eux se meurent ;
D’une humeur badine, semblable au jouvenceau,
À fond, je savourais la quiétude d'une heure.

Dans un pré au soleil © Mapomme

 


mercredi 13 janvier 2021

Elégies. Où donc ai-je égaré mes précieuses racines ?

Heureux qui retrouve ses racines perdues !
Car regarder ailleurs plus longtemps qu’il ne faut
Suffit à l’étourdi pour les perdre de vue
Tout ça pour un futur dont les ors sonnent faux

Mais où donc ai-je mis toutes ces heures vécues
Inondées de soleil en ces jours triomphaux ?
Seraient-elles tombées à tout jamais vaincues
Comme les blés dorés sont tranchés sous la faux ?

Délivré des charmes d’une sombre officine
M’appliquant un baume revigorant l’esprit
Je reviens sur les lieux qui à nouveau fascinent

De ces mirages vains j’ai dû payer le prix
Dépensant des années si loin de mes racines
De cet égarement c’est tout ce que j’appris

1986. Où donc ai-je égaré... © Mapomme

lundi 11 janvier 2021

Elégies. On ne sait ce qu'on perd...

On ne sait ce qu’on perd au moment de la perte
Se sentant abattu désorienté confus
Et tant de personnes qui se pensent expertes
N’entrevoient pas alors l’outrance du refus

Qui envahit l’âme malgré notre air inerte
Comment le désarroi peut-il être perçu
Quand il nous faut en faire aussi la découverte ?
Hormis cette perte rien d’autre n’est conçu

Car on ignore encor l’ampleur de ce qui lie
L’égaré qui demeure à celui qui s’en va
Nous subirons les flots de la mélancolie

Quand glanant un succès nul ne criera Vivat !
Plus qu’une autre comptait la louange abolie
Le temps seul révèle ce dont il nous priva

On ne sait ce qu'on perd... © Mapomme

dimanche 10 janvier 2021

Réminiscences. Ado, j’avais, je crois, six cordes à mon arc

On a sans le savoir plus de talents qu’on croit,
Qu'il faudra les cultiver avec grande patience,
Car chaque don n’est rien, si en nous il ne croît :
S’exercer chaque jour fait fructifier sa science.

Ado on s’éparpille et l’on a trop de choix :
Jouer de la guitare, inventer des romances,
Écrire des sonnets et tout ce qui échoit
À l’ardente jeunesse au potentiel immense.

Il faut donc explorer chacun de ces sentiers,
Pour découvrir celui qui jamais ne nous lasse,
Le seul à nous ravir l’âme et le corps entier.

Si parfois on s’échoue dans quelque sombre impasse,
Il suffit de relire un poème en chantier
Pour sentir le plaisir de retrouver sa place.
1971. Six cordes à son arc © Mapomme

vendredi 8 janvier 2021

Elégies. Assis sur ton rocher ne scrute pas au loin

Mon petit bonhomme ne scrute pas au loin
La vie est sous tes yeux bien plus belle qu’un rêve
Pourquoi donc ces envies de santal et benjoin
Sur ton rocher bercé par le flot sur la grève ?

Tu as vu un ailleurs et il n’en faut pas moins
Pour nourrir cette faim qui tel un vent se lève
Des cieux gorgés d’azur dont tu fus le témoin
Habitent ton esprit vivant attrape-rêves

Mais après l’horizon vient l’horizon nouveau
Et on lâche affamé la belle proie pour l’ombre
Laisse au fol Héraclès ses onze autres travaux

Vois mille et un pays -peu importe le nombre-
Cet appétit d’ailleurs tyran de ton cerveau
Tes plaisirs réduira en affligeants décombres 

1962. Assis sur un rocher © Mapomme

dimanche 3 janvier 2021

Réminiscences. 1960. Devant un livre ouvert

Ne laissez nul enfant devant un livre ouvert,
Où l’écrit devient son et formule magique ;
Tremblons si un shaman fait rimer tous ses vers
Et si ce qu’il révèle a des accents tragiques !

Il voudra s'initier à ce fâcheux travers,
Apprendre sans tarder l'examen nostalgique
Pour livrer les secrets de son vaste univers,
Tous les maux le frappant à des points névralgiques.

Il voudrait tout savoir. "Il faut laisser les ans,
Ô enfant impatient, te creuser quelques rides :
Ce don tant réclamé est tout sauf un présent !",

M’a dit, dans mon sommeil, un rimeur apatride,
Toute frontière étant un génie malfaisant :
Par elle un poète serait tenu en bride.

1960. Devant un livre ouvert © Mapomme

samedi 2 janvier 2021

Elégies. Rimes oxymoriques

La rêverie montrait un esprit alouvi
Les vers d’Hugo charmaient mes lectures d’enfance
Et mon cœur ne pouvait se sentir assouvi
Il faut avoir vécu une amère expérience

Pour écrire quelques vers empreints de vérité
Qui dans l’âme d’un autre également résonne
Car tout sentiment feint n’est qu’infidélité
Et montre un être creux que la tiédeur bâillonne

Enfant je m’essayais à rimer sans vécu
Mais comment sans douleurs peut-on être crédible
Quand sur le monde on a un regard ingénu ?

Son ouvrage on remet cent fois sur le métier
Sans véritables plaies y croire est impossible
Quels seraient les tourments d’un naïf écolier ? 

Rimes oxymoriques © Mapomme