mardi 30 janvier 2024

Estrambots. Sans l’art comment nourrir sainement notre esprit ?

Ces derniers temps on voit, jaillir dans les musées
Des enragés craignant, futur peu reluisant,
Par une analyse largement diffusée,
La fin de toute vie d’ici cinq à six ans.

Devant une assistance amplement médusée,
Ils jettent de la soupe, en ardents militants,
Sur des œuvres connues, à demi accusées
D’être pour le pays des biens non importants.

« Mieux vaut s’alimenter d’une façon plus saine
Qu’un art assez futile et de moindre intérêt ! »,
A-t-on dit gravement, dans cette mise en scène.

L’art nourrit l’intellect, songe un esprit concret,
Telle Péro, au nom de la piété romaine,
Son sein gorgé de lait au prisonnier offrait.

En quoi se priver d’art combattrait la misère ?
Car un chef-d’œuvre charme et offre des attraits,
Et en rien n’empêche toute aide alimentaire ?

Sans l'art comment nourrir... © Mapomme

Le tableau représente Péro donnant le sein à son père, emprisonné et condamné à ne recevoir aucune alimentation.
Dès qu'il sera connu, ce geste de charité le sauvera de la mort et de la prison.

mercredi 24 janvier 2024

Sonnets sertis. Comme une ombre au tableau

J’entendais des flûtes jouer dans la clairière
Et des nymphes dansaient en cercle s’amusant.

Mais, pour une raison, sur l’instant imprécise,
Quelque chose clochait dans l’idéal tableau ;
Les nymphes riaient et une muse assise
Écoutait un pâtre qui jouait du flûtiau.

Sur sa flûte de Pan, où rien ne s’improvise,
Un faune harmonisait sur le même morceau ;
Quelque chose, pourtant, n’était pas de mise,
Comme les cris que pousse un tout jeune pourceau.

Un faune grimaçait, subissant la torture
De son fils tentant de sortir de beaux sons,
Sur son petit syrinx, avec désinvolture ;

Il n’avait pas appris comme il faut sa leçon :
Il est des sons aigus que nul tympan n’endure,
Ne voulant les subir en aucune façon.

Accablé, je revins aussitôt en arrière,
Auprès des nymphes gaies tristement m’excusant.

Comme une ombre au tableau © Mapomme
D'après des tableaux de Franz von Stuck

Sonnets sertis. Regret d'inachevé

A Charles Garnier

L’Empire était tombé et Paris, assiégé,
Se déchirait, livré à la folie des foules.

Mais lui était parti, loin de la destruction,
Du feu, du sang, de l’ire et des fièvres atroces ;
Dans le passé déjà, les pires exactions
Guidèrent ce démon né des foules féroces.

À quoi bon voir l’horreur de la délectation,
Dont les récits d’antan fidèlement nous brossent
La noirceur révélée dans cette excitation,
Qui transforme la horde en un cruel colosse ?

Empire ou république, est-ce si important
Quand son œuvre est restée simplement ébauchée ?
Frustré est le génie d’un projet avortant.

La pousse verte encor se voit trop tôt fauchée ;
D’être ainsi empêché est fort déconcertant,
Sublime étant l’œuvre, sur le papier couchée.

Sous le ciel d’Italie, qui a l’esprit léger,
Si l’œuvre inachevée dans un siècle s’écroule ?

Regret d'inachevé © Mapomme

mardi 23 janvier 2024

Sonnets sertis. Rester simplement juste

Sans trop savoir pourquoi, en voyant l’injustice,
On commence à agir et ça ne finit plus.

Naît une flamme en nous, dont on ne sait la source,
Et on fait, en tremblant, des actes dangereux ;
Le cœur bat tel un fou, comme après une course,
Car devant le danger nous demeurons peureux.

Pourtant, on continue, porté par une force,
Étant donné qu’il faut aider les malheureux ;
À la sagesse on fait bien plus de mille entorses,
Frémissant de se voir craintif et valeureux.

Mais si quelqu’un se noie dans une onde écumante,
Il nous faut bien plonger dans le flot du torrent,
Même si cette idée se montre assez démente.

Un démon intérieur mû d’un feu dévorant,
Fait de nous quelqu'un d'autre, au cœur de la tourmente,
Lorsque l’effroi nourrit l’acte revigorant.

On respire à nouveau, quand sonne l’armistice,
Et se vanter de ça nous paraît superflu.

Rester simplement juste © Mapomme

Dédié à tous les justes, parmi lesquels Nicholas Winton, 
et ici, Aracy de Carvalho et Joao Guimareaes Rosa

Sonnets sertis. Le poète banni

Poète, il te faudra, sous les Fourches Caudines,
Passer pour y châtier tes prétendus péchés.

Au regard de certains, inquisiteurs notoires,
Tu devras aussi, sans solide raison,
De l’amère ciguë, la coupe pleine boire ;
Des censeurs ont fleuri en moins d’une saison.

Les lettres de placets sont les violents prétoires
De nouveaux zélateurs parlant de trahison ;
Coudront-ils l’étoile d’un nouveau purgatoire,
Que tissent ces Ultras pour un proche horizon ?

Voici que l’écrivain et le poète on crible,
Jugeant de sa valeur sur son probable camp,
Et que sur son ouvrage on a mis une cible.

Voilà la chasse ouverte aux diables éloquents,
Par des Torquemada, moinillons irascibles,
Courant sus au démon, en tous lieux les traquant.

Divin poète, auteur des vers les plus sublimes,
Tes livres risqueront les enfers du bûcher.

Le poète banni © Mapomme

Voilà que d'illustres inconnus attaquent un auteur jugé réactionnaire qui aurait le tort d'être de droite et donc, selon eux, illégitime à parrainer le Printemps de la poésie. 
Encore échappe-t-il au Goulag.

lundi 22 janvier 2024

Sonnets sertis. La rêverie du scribe

Le scribe désœuvré se sentait inutile,
N’ayant aidé personne, en ce triste matin.

Aux problèmes des gens livrer un vrai remède,
Sortant d’un imbroglio administratif,
L’enchantait de porter une diplomate aide,
Sans songer un instant à l’aspect lucratif.

Il a aussi écrit, tel un antique aède,
Diverses poésies, au ton vindicatif ;
Pourtant, le plus souvent, un profond spleen l’obsède, 
Sans qu’il y voit plus qu’un hymne curatif !

Le calame au repos, à quoi sert donc un scribe ?
S’il est privé de mots, son élan est brisé,
Et ses vers trop confus, ne viennent que par bribes.

Délaissé sans raison, il est prêt à criser,
Ne sachant trop pourquoi son soutien on prohibe :
La forme est certaine, ses termes maîtrisés.

Il est parfois des jours où tout nous semble hostile
Et, comme on dit à Rome, on en perd son latin.

La rêverie du scribe © Mapomme d'après Ludwig Deutsch

Sonnets sertis. Parfum de l’impossible

Serait-il, ici-bas, un rêve plus exquis
Qu’un amour au subtil parfum de l’impossible ?

Si, dans l’ancien herbier, la fleur perd son parfum
Et sa vive couleur n’est plus qu’un reflet terne,
Au temple du passé, tout souvenir défunt
Garde l’intense éclat que n’ont pas les modernes.

C’est l’éperdu regard, naviguant aux confins
Du vertige espéré, quand la crainte gouverne :
Souverain souvenir, dont le cœur a tant faim,
Ne mets au grand jamais ce désir tu en berne.

Tout l’être palpitant a tant soif d’un frisson
Et craint l’obscurité de ce béant abîme,
Ambivalent élan que nous tous nourrissons.

On lit dans le regard ce doux supplice intime,
Quand sur un fil ténu, frileux, nous avançons,
Craignant d’un seul faux pas de se trouver victimes.

Notre herbier mémoriel se trouvera conquis
Par l’ingénu non-dit d’un élan ostensible.
Parfum de l'impossible © Mapomme
D'après le film de Charles de Meaux et le regard de Fan Bingbing