mardi 4 avril 2023

Incantations. Polyphème et Acis

On peut crever d’envie et fulminer de rage
Mais l’excès n’est jamais d’un utile secours.

Doit-on se résigner abdiquant sans combattre
Ou jusqu’à la folie nier la vérité ?
Faut-il aveuglément assassiner le pâtre
Qui reçoit un amour qui semble immérité ?

La belle Galatée plus blanche que l’albâtre
Dont le teint est passé à la postérité
Avait choisi Acis un discoureur bellâtre ;
Polyphème a puni cette témérité.

Je ne me voyais pas éperdu d’amertume
Dissocier de l’Etna un énorme rocher
Et d’un coup l’écraser tel un fer sur l’enclume.

Quand resplendit l’amour loin de m’en approcher
D’un cyclope n’ayant ces affreuses coutumes
Je pars sans qu’un seul pleur ne me soit arraché.

Ne pas se voir aimé n’est jamais un outrage :
C'est un chagrin profond qui nous poursuit toujours.

Polyphène, Acis et Galatée © Mapomme
D'après Pompeo Batoni

lundi 3 avril 2023

Incantations. Alcools et poésie

À Shane McGowann

Ce soir je vais tremper, dans l’encrier amer
D’un alcool si profond, qu’il en effraie l’abysse,

Mes lèvres y trouvant le jade pur des champs
Et la nacre du ciel qui teintaient mon enfance :
Quand on part, on se perd, en oubliant les chants,
Et, en nous, ce regret sonne comme une offense.

« Que fais-tu aussi loin, arbre se desséchant,
De racines privé, dans cette longue errance ?
Qu’y a-t-il en ce lieu, qui soit si alléchant,
Pour qu’il ait, désormais, toujours ta préférence ? »

Mes lèvres j’ai trempé dans ce noir encrier,
Qui a cet âpre goût des vaines nostalgies,
Du passé, du futur, et je voudrais crier.

C’est pourquoi, quand j’écris, viennent ces élégies,
Car mon encre a le ton d’un jour de février,
Si sombre que ma vie est, par la nuit, régie.

Parfois, quand j’ai trop bu, j’entends gronder la mer,
Dont le chant éternel, aux regrets, est propice.

Alcools et poésie © Mapomme

dimanche 2 avril 2023

Incantations. Parfum de vétiver

Nul ne sait en ce jour ce que demain nous offre
Même en tendant la main à un chiromancien.

C’est un profond mystère impossible à résoudre ;
Si la vie est régie par de divins décrets
D’un Être supérieur qui commande à la foudre
Aucun humain ne peut en percer les secrets

Car il aurait alors bien trop de grain à moudre.
Notre vie sur du sable est faite d’à-peu-près
Et on recherche en vain de la jeunesse en poudre
Car un jour nous serons à l’ombre des cyprès.

Nous prenons le réel afin de mieux le tordre
Pour en chasser l’ennui et les froids de l’hiver
Sans pouvoir à l’horloge intimer un seul ordre.

En maîtres de la Terre poussière d’Univers
Ce dernier n’a cure qu’on prétende le mordre
Quand tout ce qu’on ouvrage est bâti de travers.

On voudrait conserver le passé dans un coffre
Mais tout parfum d'antan perdra son charme ancien.

Parfum de vétiver © Mapomme 

Incantations. Je vous ai reconnus

Il est une famille où nul n’est un parent
Si ce n’est par le cœur et au tréfonds de l’âme.

Je vous ai reconnus vous que je n’avais vus
Aucune fois avant notre prime rencontre
Tel un phare envoyant un message imprévu
Dans la profonde nuit et qui la voie nous montre.

Mon esprit était-il sans relâche à l’affut
D’une pâle lueur errant dans les décombres
Semblable au rescapé guettant l’espoir confus
Qui viendrait le guider au cœur de la pénombre ?

Je vous ai reconnus et en vous découvrant
Je me suis retrouvé sans m’être mis en quête
Rendant ainsi l’instant cent fois plus envirant.

Au détour d’un chemin qui sait ce qui le guette
Alors qu’il estimait son quotidien navrant ?
Opère une magie sans aucune baguette.

Je vous ai reconnus et c’est désemparant
De voir dans vos regards une semblable flamme.

Je vous ai reconnus © Mapomme
D'après Guernsey de Mike Newell

vendredi 31 mars 2023

Incantations. Pourquoi le superflu ?

Darwin s’interrogeait concernant la musique
Sur sa nécessité pour les premiers humains.

Pourquoi peindre une fresque au fond d’une caverne ?
Pourquoi sculpter la pierre ou bien faire un bijou ?
Quel besoin impérieux sans cesse nous gouverne
Quand nous pouvions rester cousins des sapajous ?

Je ne puis à coup sûr éclairer sa lanterne
Ne pouvant professer des théories sur tout ;
La musique apparaît quand l’homme se prosterne
Devant des dieux puissants qui prennent soin de nous.

Contre le désespoir le sacré est utile
Quand la flûte est la voix s’élevant vers les cieux :
Et sans lui tous les arts auraient été futiles.

Le chant est pour l’humain un trait d’union précieux ;
Peinture et poésie sont l’évasion subtile
Permettant d’occuper tous nos instants ocieux.

Qui se satisferait des seuls plaisirs basiques
Sans le rêve et l'émoi ou l'odeur du jasmin ?

Pourquoi le superflu ? © Mapomme
D'après un documentaire de Pascal Goblot

jeudi 30 mars 2023

Incantations. Aveugle à la beauté

Parfois on traverse des moments très confus
Aveugle à la beauté offerte à notre vue.

Comme tous j’ai connu un chaos déprimant
Où j’avançais rongé par la mélancolie
Et je m’y complaisais à mon seul détriment
Me délectant alors de ma sombre folie.

En ça je m’appliquais un cruel châtiment
Me châtiant sans crime ni possible embellie ;
À quoi bon les regrets ou les ressentiments
Et les serments muets dont nul ne me délie ?

Des beautés nouvelles s’offrant à mon regard
Je ne pouvais rien voir replié sur moi-même
Pour elles ne montrant le plus infime égard.

Être à ce point aveugle est un sérieux problème
Qui me privait de joies et je flânais hagard
Dans l’imposant tumulte où naît chaque aube blême.

Aveugle à la beauté vivant dans le refus
On le quitte en raison d'une cause imprévue.

Aveugle à la beauté © Mapomme

mercredi 29 mars 2023

Incantations. En attendant la pluie

Toute jeunesse espère un possible miracle
Qu’ambroisie et nectar soient servis à l’envi.

Mais toujours leur venue au proche lendemain
Se voyait reportée de façon insidieuse ;
Or on nous assurait qu’elle était en chemin.

Les journées sont passées longues et fastidieuses
Sans qu’on fît de l’espoir un plus mûr examen ;
Pourtant l'aube déçue rendra l’attente odieuse
Sans la myrrhe et l’encens sans parfum du jasmin.

Ces futurs sont hélas enfants de la chimère
Nuages dissipés au plus bénin des vents
Dont la seule extinction rend les aubes amères.

Nous voulons nous lever chaque matin rêvant
Quand bien même l’espoir serait chose éphémère
Guettant quelque nuage en l’azur arrivant.

Toute pluie annoncée par quelque fol oracle
Dans le désert brûlé nous l'attendrons ravis.
En attendant la pluie © Mapomme