vendredi 30 décembre 2022

Incantations. À l’heure du bilan d’un nouvel an filant

Lorsqu’une année s’achève on en fait le bilan
Ne retenant surtout que les moments funestes
Et omettant les feux des matins rutilants :
On ne voit que l’injure éclipsant les beaux gestes.

Combattons ce travers et restons vigilants
Car il est pour l’esprit une morale peste
De nos joies éprouvées l’agent annihilant
L’Attila des bonheurs dont plus un brin ne reste.

Certes la guerre existe engloutissant la paix
Et l’injustice irrite une conscience intègre :
Du monde doit-on voir les seuls sombres aspects ?

Pour cent nectars goûtés oublions le vin aigre ;
Il est plus de soleils que de brouillards épais
Et moins de tristes jours que de moments allègres.

Un honnête bilan se doit d’être sincère
Ne brossant pas de l'an un tableau de faussaire.

Un tableau de faussaire © Mapomme
Avec l'aide de Nicolas Poussin et de Hieronymus Bosch

jeudi 29 décembre 2022

Incantations. Cent fois sur le métier renaîtra le naufrage

À A. E.

Un ahuri mettra au feu sa main cent fois
Espérant un unique et possible miracle
Guidé par la folie qui lui tient lieu de foi :
Prédire une douleur n’aura rien d’un oracle.

On voit de beaux projets qui au premier envoi
Sont promis au refus rebutant le cénacle
Mais d’échec en échec ainsi qu’on le prévoit
L’obstiné tentera de surmonter l’obstacle.

Si mille fois on brave un furieux océan
Voulant le traverser à bord d’une péniche
On finira toujours dans l’abysse béant.

De même en amitié on la voit qui se niche
Dans un sourire aimable un propos bienséant :
On confie ses secrets à un sournois qui triche.

Pour les choses du cœur il n’est rien qui diffère :
Le temps sans double éclair ne fait rien à l'affaire.

Voulant le traverser à bord d'une péniche © Mapomme

mercredi 28 décembre 2022

Élégies. J’avais offert mon cœur

J’avais offert mon cœur : on n’en a pas voulu ;
Il fallut des années pour qu’il se régénère.
J’étais un tabernacle ignoré vermoulu
Au calice brisé chef-d’œuvre millénaire.

Sans cœur plus d’émotions plus d’amour absolu :
J’allais cynique et froid parmi mes congénères,
M’anesthésiant d’alcools au sommeil résolu ;
Sans cœur j’étais de boue privé d’imaginaire.

C’est là que siège l’âme et non pas dans l’esprit
Là que naît l’émotion qui fait que l’on palpite
Qu’on s’enfièvre qu’on crie qu’on ressent du mépris.

Le cœur est un trésor une absolue pépite
Qui lorsqu’il est offert n’a vraiment pas de prix ;
Mais un dédain éteint la passion qui l’habite.

Si sans cœur j’ai versé mon fiel sans précaution
Le temps l'a fait renaître à d’autres émotions.

J'avais offert mon coeur © Mapomme
Avec l'aide de Tim Burton et Simon Curtis

mardi 27 décembre 2022

Incantations. Espérant du futur, mécontent du présent

Ai-je vraiment le droit de souvent me morfondre
Moi qui ai une vie qui n’est pas misérable ?
Je ne fais pourtant pas partie des hypocondres
Ayant des fous-rires qui restent mémorables !

J’ai croisé à Paris dans des rues de pénombre
Un peuple sans regard au spleen inaltérable
Comme si le pays n’était plus que décombres
Dont l’amertume était presque incommensurable.

Ô peuple insatisfait ivre de sa cigüe
Où le riche se plaint de n’être pas plus riche
Et ce regret profond est sa torture aigüe ;

La réussite est vue comme un fruit de la triche
Et la bonne moisson semblera ambiguë
À ceux dont les terrains seront souvent en friches.

Mon esprit est un champ où je glane l’ennui
Moi-même insatisfait d'hier et d'aujourd'hui.

Espérant du futur... © Mapomme

Élégies. Reflets du quotidien

Dans un regard on voit une vierge à l’enfant
Et son humble fierté sa vivante richesse
Qu’elle tient à son bras sur son sein triomphant
Et plus noble est son port que celui des duchesses.

Coule dans ses yeux doux les jours creux étouffants
Et les trésors cachés de la simple noblesse
Sans un riche équipage aux alezans piaffants ;
L’enfant est pourtant née avec quelques faiblesses.

Port-au-Prince est plus chaud que New York en hiver
Mais hélas bien plus pauvre et dépourvu de rêve ;
Ce rêve américain attire les divers

Gens humbles arrivant et cherchant une trêve ;
Manhattan à lui seul est tout un univers
Sur une île poussant dont l’espoir est la sève.

Chacun sans l’avouer portera dans la vie
Un handicap inné et une joie ravie.

Carmen and Judy © Alice Neel, 1972

lundi 26 décembre 2022

Élégies. Coule un spleen goutte à goutte

Tombe un automne froid qui larmoie sur le toit
Chantant dans la gouttière un air mélancolique ;
Il pleut et je frissonne en demeurant pantois :
Dans la rigole coule une onde bucolique.

Que de larmes versées sans véritable émoi !
Ce spleen est sans raison et vaine est sa supplique
Au cours de la semaine au long des sombres mois :
Ne viendra des cieux froids pas la moindre réplique.

Immobile affalé sur le douillet divan
Je songe au temps coulant lentement goutte à goutte
En flaque-sablier de nos joies nous privant.

Seul un penseur oisif restera à l’écoute
Des jours gouttant ainsi au charme captivant
Car nous savons trop bien ce qu'une larme coûte.

L’hémorragie coulant sur le toit en ardoise
Ne peut être guérie par la tonique armoise.

Spleen © Mapomme
D'après un tableau de Hope Gangloff

Réminiscences. Nos rêves sous le sable

Que de rêves sont nés sur l’or marin du sable,
Sous les feux de l’été, sans savoir si demain
Le vent emporterait nos rêves périssables,
Par le soleil brûlés, oubliés en chemin.

Étaient-ils aussi vains, piteux ou méprisables
Pour ne pas mériter un profond examen ?
La vague effacera, calme et inépuisable,
L’empreinte de nos pas et des rêves humains.

Ils s’avéraient pourtant assez peu chimériques :
Pour les réaliser il suffit d’être deux,
Sans avoir demandé la Lune ou l’Amérique.

Ils n’étaient pas, je crois, stupides ou coûteux,
Ni le fruit d’un esprit quelque peu hystérique :
Juste de ces projets se contentant de peu.

Mais nos rêves ne sont qu’illusions et chagrins
Que la brise emporte loin de nous grain à grain.
Nos rêves sous le sable © Mapomme