dimanche 17 juillet 2011

L'encrier plein et le cœur vide






Ô promenades surannées
Avec le vent pour compagnon
Quand fleurissent nos quinze années
Quand par nos âmes nous saignons

Affreux mutants aux corps immondes
Refusant le fatal élan
Nous menant vers un autre monde
Où êtes-vous mes morts vivants

Au cœur obscur d'une forêt
Toute vêtue de verts sapins
Aussi sombre que des cyprès
Dans mon caban bleu de marin

Suivant le sentier des hivers
L'âme agitée comme une main
Dans le silence amer des vers
Je noyais la peur de demain




Matelot Corsese © Mapomme
et Hugo Pratt, of course


lundi 11 juillet 2011

Les lézards




Dans le champ ceint de murs de pierres
Un vieux tombeau couvert de lierre
Près des cyprès fantômes sombres
Dresse oubliés ses gris décombres


C'est en ce lieu qu'étaient nos jeux
Dans ce décor fort ombrageux
De la tige d'une herbe folle
Nous fabriquions après l'école


Le piège idiot d'un jeu bestial
La boucle d'un nœud végétal
Nous attendions dans l'herbe verte
Que le lézard passât sa tête


Nous l'attrapions moment troublant
Le nœud serrant son cou tremblant
Nous sentions le pauvre apeuré
Frémir inquiet et respirer


Alors les plus intelligents
Prenaient l'herbe et intransigeants
Contre le mur blanc vieillissant
Eclataient le rouge innocent




Podarcis muralis © Mapomme



Tableaux effacés


Les images d'un film, semences de mémoires,
Font germer de l'oubli, du limon de l'histoire,
Des gestes d'un passé englouti par le temps,
Coulée basaltique scellée depuis trente ans.

Le maître d'école, prenait dans le placard,
- Un placard gris-bleu, au ton terne et blafard - ,
Une poudre bizarre, - ou alors un liquide - ,
Qu'il versait tout au fond d'une bouteille vide.

Puis, il la remplissait d'une eau limpide et pure,
Et, une encre bleue nuit livrait sa flamme obscure.
Que sont-ils devenus tous ces blancs encriers,
Céramique si douce et caresse oubliée ?

Dans le trou du pupitre, à peau de bois rugueuse,
On les glissait, tremblants, d'une peur religieuse.
Calée au fond d'un creux, la gomme rose et bleue
Côtoyait des objets aux noms souvent curieux :

Le crayon H2B, le porte-plume en bois,
Plumes sergent-major, bout de métal sournois,
Retenant trop peu d'encre, ou alors beaucoup trop,
S'accrochant au papier, soudain lâchant son flot,

Et faisant sur la page un merveilleux pâté,
Que le papier buvard, à la peau tachetée,
D'un coin immaculé avalait goulûment.
Nous avions fabriqué, - ou du moins, les mamans -,

Quelques marionnettes, et je pris l'écritoire ;
Pour le clown, la danseuse, j'écrivis une histoire.
Certains firent la scène, d'autres les décors,
Ou mirent une âme dans des corps encor morts.

Hélas! Je n'ai pas vu la représentation :
La grippe m'enleva cette satisfaction.
Dans ce flot bouillonnant, les images se mêlent,
Et, dans ce désordre, soudain je me rappelle.

Tout comme les autres, j'attendais impatient,
Qu'arrive vendredi et ces mots enivrants :
« Bon, il est quatre heures ! ». Nous rangions nos cahiers,
Fermions nos cartables et restions bras croisés.

Le maître nous lisait La Guerre des Boutons.
Et alors, avalée par l'imagination,
La salle de classe s'évaporait soudain.
Nous étions transportés, les armes à la main,

Près de Tigibus, dont la Franche Comté,
Se vêtait de maquis par notre volonté,
Dans la sombre forêt, marchant au clair de lune,
Avec l'épée en bois pour unique costume.

Voilà ce que me dit le flot de souvenirs,
Sans trop les déformer et sans trop me mentir.
Car le temps ne retient que ce qui lui a plu,
Ecartant sans remords les chagrins superflus.

Tableaux effacés © Mapomme

 

Jeux Cruels




Un papillon entre mes doigts
A émietté ses blanches ailes
Aussi douces que de la soie
Aussi fines que la dentelle

Pardonne-moi ami ailé
De t'avoir pris sur une fleur
Ton vol gracieux m'avait frôlé
Et je voulais en voir l'auteur

Mais les enfants ne savent pas
Que la beauté est si fragile
La cruauté guide leurs pas
L'ignorance leurs jeux agiles

Un papillon dans l'herbe tendre
Très mollement s'en est tombé
Je l'écrase sans plus attendre
Sa souffrance m'a fait pitié




Papillon et coquelicots © Mapomme



Les reines-claudes




Je peux gratter la terre, et encor, et toujours :
Ils sont bien enterrés, pour longtemps, les beaux jours.
Pouvoir jouer tranquille et m'accrocher aux branches,
Dans le cours silencieux d'un éternel dimanche.

Monter dans le prunier chargé de reines-claudes
Et manger goulûment les vertes émeraudes,
Sans avoir attendu qu'elles soient enfin mûres ;
Avoir des coliques, et en rire, bien sûr.

Des mûres picorer, sur les piquants buissons,
En saignant quelquefois, sans cesser la moisson,
Et garder sur la peau, aussi doux qu'un baiser,
Le sang bleu indigo de la baie écrasée.

Aller par le chemin, pour grimper dans les branches,
Dans la quête sucrée de belles figues blanches.
Le soir, dans les jardins, venir voler des fruits
Interdits, donc meilleurs, et fuir au moindre bruit.

Les souvenirs fruités de l’éternel été,
C’est la Nature aimante, un verger enchanté,
La simple liberté d’aller sans se presser,
Un parfum plus profond que les quelques fessées.




Nancy and me © Mapomme



Parfums de Vacances




Tout au cœur de l'été, dans l'air chaud et pesant,
Soudain, de gris nuages, présages inquiétants,
Obscurcissaient le ciel, et annonçaient l'orage,
Dans l'azur endeuillé, zébré d'un feu de rage.

Et, lors de ces fureurs, passagères bruyantes,
Nous attendions, craintifs, dans la clarté fuyante,
Que la foudre et le feu, la colère de Dieu,
Soient enfin remplacée par un soleil radieux.

Alors, nous descendions, impatients, délivrés,
Afin de respirer, afin de s'enivrer
De l'odeur subtile de la terre mouillée,
Ouvrant le lourd porto, aux charnières rouillées.

Nous regardions couler un petit ruisselet,
Tandis qu’il évasait l’éphémère filet.
Nous marchions, tout joyeux, dans ce courant soudain,
Ainsi que des géants, dans le torrent des nains.

Nous admirions, songeurs, l'arc-en-ciel merveilleux,
Déclinant ses couleurs dans le ciel camaïeu.
Les flaques boueuses masquaient-elles le vide
D'un gouffre hideux et noir, plein de monstres livides ?

La sandale en plastique entrait, en frémissant,
Dans l'eau trouble et glacée, avec ravissement.
Nous détournions le cours marron des eaux de pluie,
Vers de noires fourmis, régiment ennemi.

On s'amuse de rien, on s'amuse de tout ;
Le temps coule sans fin, quand on est jeune et fou.




Parfums de vacances © Mapomme

L'été retrouvé




Parfois, on reste hanté par un doux souvenir,
Ce spectre languissant que nul ne peut bannir ;
Jamais plus, croyons-nous, ne brillera la flamme,
Désormais altérée par un terrible drame.

C’est une amputation née d’un triste septembre
Nous ôtant désormais l’un de nos quatre membres.
Il faut bien des années pour n’y point trop songer ;
Car un regret discret vient toujours nous ronger.

Il faut, en vérité, une génération
Sans le moindre calcul, sans considération
Autre que le plaisir et la plus simple envie
De célébrer enfin la merveilleuse vie.

Alors, nous labourons, puis semons pour demain
De nouveaux souvenirs et sur un parchemin
Léguons à l’avenir cette mélancolie
D’un Eden aboli, savoureuse folie.

Quand l’un de nous ira voir de l’autre côté
S’il y a un après qu’on a tant radoté,
Il manquera un membre à la vaste tablée,
Le chagrin inondant nos âmes accablées.

Pourtant, nous porterons en soleil éternel
Ces repas de Cène, cet amour fraternel.
Quel sublime cadeau qu’un royaume égaré :
Nous qui l'avons connu pouvons le restaurer.




L'été retrouvé © Mapomme