mardi 6 juin 2023

Sonnets sertis. Tribulations et spleen

Ma fortune à seize ans consistait en lectures
Mais pas vraiment l’Espoir hélas intermittent.

Je ne vivais pas mal durant une période
Qu’on trouverait plus tard presque bénie des dieux ;
« C’était bien mieux avant ! » refrain très à la mode
Si l’on oublie la guerre et un vieux monde odieux.

J’avais ce que j’avais sans crainte et sans exode :
Pourquoi tous mes soupirs et mon spleen insidieux ?
Obtenant sans efforts ce bien-être commode
Je ne voyais le prix d’un âge aussi radieux.

Certe on peut faire mieux mais sans peine avoir pire
Puisque tout Âge d’or se montre fugitif
Et qu’ont croulé jadis les plus puissants empires.

Nul tueur engagé vif et expéditif
Pour soulager une âme écœurée qui soupire :
L’âge d’or a cessé sans effet positif.

Si King-Fo devint sage en cette conjoncture
Mon spleen resta tenace en mon coeur s'invitant.

Tribulations et spleen © Mapomme

lundi 5 juin 2023

Sonnets sertis. Faire le tour du Monde

Quel enfant n’a rêvé de franchir l’horizon
D’embrasser Terre et mers faisant le tour du Monde ?

Je ne me voyais pas restant tel Robinson
Prisonnier d’une île d’où partent des navires ;
J’aurais bondi de joie aussi gai qu’un pinson
Mais deux mauvais vaccins à ce but me ravirent.

Je n’ai pas une vie conçue à l’unisson
Du cher Phileas Fogg qui avait un empire :
Réglée comme un coucou – Non merci ! sans façon ! -
De la maison au club jusqu’à ce qu’il expire.

Ç’aurait pu être ça sans un vol audacieux ;
J’étais Passepartout qui sort de la routine
Pour sauver Aouda se montrant astucieux.

Voyager sans rien voir voilà à quoi s’obstinent
Dans des temples courant des nigauds insoucieux
Essaimant en tous lieux des kyrielles crétines.

Fogg avait sa routine en guise de prison
Mais vit les merveilles dont notre Terre abonde !

Faire le tour du Monde © Mapomme
D'après Le tour du monde en 80 jours
mini-série (3 épisodes) de 1989

Sonnets sertis. Ivresse des dangers

D’aussi loin que remonte assez confusément
Ma pensée je me vois vivant des aventures.

J’inventais un lointain perfide et hasardeux
Affrontant un désert des forêts luxuriantes
Tout héroïque endroit plutôt cauchemardeux
Loin des mornes cités aux aubes invariantes.

Les bédés et les films sans ces matins venteux
Avec des étendues vastes et tonifiantes
Subissaient un danger soudain calamiteux
Tandis qu'encor rôdait une mort terrifiante.

Je l’avais bien sentie qui planait sous l’azur
D’un véritable ailleurs sous sa pleine menace
Car passait l’hélico clamant que rien n’est sûr.

Est-ce cette tension que nul calme n’efface
Qui me faisait chercher des incertains futurs
Où je sortais vainqueur de dangers si tenaces ?

D’oniriques périls triompher aisément
Expliquerait-il seul ma rêveuse nature ?

Ivresse des dangers © Mapomme
D'après George Lucas et Steven Spielberg

dimanche 4 juin 2023

Sonnets sertis. Trouble dans l’onde bleue du regard pur de Jim

À James Stewart

L’Américain exquis dont le rêve est possible
Sans conteste était Jim jouant le maladroit.

L’Amérique semblait une terre promise
- Vision non partagée par Indiens comme noirs ;
Le Monde traversait une profonde crise
Et les écrans montraient les chemin de l’espoir.

Même sans couleur le ciné optimise
Le vieux monde enfantant un futur abattoir
Et l’Europe à genoux à des tyrans soumise ;
L’ultime fort tremblait sous leurs coups de boutoir.

Quand Jim est revenu de cette horrible guerre
Une ombre l’habitait : la mort des innocents
Avait chassé la joie qui l’irradiait naguère.

Aucune eau bénite ne peut laver le sang
Du mal fait pour le bien et ce mal nécessaire
Tourmentera le cœur sans fin l’avilissant.

Qui revient de l’enfer demeurant impassible
Et sans porter la croix d'héroïques effrois ?

Trouble dans l'onde bleue du regard pur de Jim © Mapomme
James Stewart n'a plus réussi à jouer des personnages purs et idéalistes,
mais a recherché des rôles d'êtres tourmentés,
se refusant à porter l'uniforme dans des films, bien que médaillé.

vendredi 2 juin 2023

Sonnets sertis. Un déjeuner sur l’herbe

À Nénette

Souvent on s’imagine un destin tout tracé
Tel un céleste arrêt qui est connu d’avance.

Dans mes jeunes années où j’allais sans mentor
J’espérais un futur sans trop oser y croire ;
Depuis peu affranchi j’avais le fâcheux tort
Ivre de liberté d’être un cuitard notoire.

Du côté des amours ne faisant nul effort
Le rêve était en panne à défaut d’une histoire
Ressemblant au dessein qui prendrait son essor ;
Les destins amoureux sont tant aléatoires !

Le hasard est étrange et même sinueux
Qui ferait l’objet d’un concours… de circonstances
Et de pétanque aussi ; garçon très vertueux

Sans doute avais-je alors gentillesse et prestance
Et sans en savoir rien un ton respectueux ?

Dans le bar d’une plage où je vins à passer
Mon déjeuner sur l'herbe : étrange providence.

Le déjeuner sur l'herbe © Mapomme
D'après Jean Renoir

Sonnets sertis. Dans la rumeur des vagues

La Normandie se voit depuis peu à la mode
Et ne pas s’y trouver serait assez vexant.

C’est pourquoi elle y vient avec un brin de zèle ;
Mais une fois là-bas un effroyable ennui
S’empare de son être et lui taille les ailes :
De ce lieu volontiers très vite elle aurait fui.

Mais fuir l’air des cités – exigence nouvelle -
Bien plus qu’une mode est le meilleur sauf-conduit
Pour des poumons atteints car la moindre parcelle
Crache le noir poison qu’une usine produit.

Venir en bord de mer a semblé l’antidote :
Combien elle regrette un temps si peu lointain
Où dans l’onde d’un fleuve à l’écart on barbote.

On tient presque salon dans un siège en rotin ;
Sur les mornes galets on babille on radote
Vêtues de dignité d’organdi de satin.

Ah ! sans cette pudeur qui leur tient lieu de code
Combien tremperaient nues dans les flots caressants !

Au bord de la mer © Pierre-Auguste Renoir (1883)

jeudi 1 juin 2023

Sonnets sertis. Secrets des vieilles pierres

Qui sait ce qui se cache au cœur des vieilles pierres ?
Quels ténébreux secrets dans le mutisme enfouis ?

Pour peu que l’on y pense on en tremble d’avance
Tant les couloirs obscurs ont connu de tourments
D’anormales fureurs d’odieuses connivences
De futiles complots d’un ancêtre dément !

Les vieux murs des maisons étouffèrent l’offense
Faite à ceux qui voulaient agir différemment
S’unir selon leur cœur ; la flamme sans défense
Étouffée n’aura pu resplendir ardemment.

Certains murs ont vu même infliger des blessures
Et le sol maculé par des tâches de sang ;
Leur épaisseur taisait les pires flétrissures.

À présent on croirait tous sévices absents
Tant les siècles coulant aideront la censure
Car qui veut d’un passé violent et indécent ?

Aussi on peut frémir si fermant les paupières
Se révèle un passé d'un âge évanoui.

Secrets des vieilles pierres © Mapomme