dimanche 9 avril 2023

Sonnets sertis. Des maux peut naître un mieux

Que de morts sont tombés pour le rêve d’un homme
Dans ces eaux qu’infestait l’horrible malaria !

J’ai vu ce long canal qui au fleuve nous mène
Et devant moi l’étang ce projet colossal
Dont l'abandon rendit son immense domaine
Aux oiseaux migrateurs ; ce fait paradoxal

Interroge en effet sur les actions humaines
Produisant en tous lieux un labeur abyssal
Comme ce fut le cas à l’époque romaine ;
Des empires le temps n’est jamais le vassal.

À l’époque à Suez sous un dernier empire
Pour joindre la mer Rouge on creusait un canal :
Que de pauvres fellahs dans ces travaux périrent.

Le projet de l’étang paraissait plus banal
Quand l’homme s’avérait fort capable du pire
Surtout si son seul but se révélait vénal.

Ici on dépensa d’astronomiques sommes
Et la vie des forçats traités en vrais parias.

J'ai vu ce long canal et devant moi l'étang © Mapomme

Sonnets sertis. Un leg irrécusable

Nos campagnes n’ont plus le moindre tabellion
Pour noter ce qu’on lègue en guise d’héritage.

Jeune j’étais inquiet songeant à l’avenir
Car pesait sur le monde une sombre menace
Dont l’insouciance ambiante espérait s’abstenir :
L’euphorie nous poussait plus au fond de la nasse.

« Tu ne vois qu’aujourd’hui t’apprêtant à t’unir »
Me dit un samedi ma conscience tenace
« Et tu veux des enfants ? Est-ce pour les punir
Que conscient du danger sans effroi tu traînasses ? »

C’était un deux juillet et ayant peu dormi
Soucieux du lendemain comme à mon habitude 
Je ne voyais plus loin qu’il ne m’était permis.

Mille ineptes pensées berçaient ma fortitude
Et j’allais vers ce jour le cœur plus qu’affermi
Départi des périls forgeant mes certitudes.

Bien qu’ayant conservé d’intimes rébellions
Je lègue aux successeurs bien des maux en partage.

Jeune, j'étais inquiet, songeant à l'avenir © Mapomme

samedi 8 avril 2023

Incantations. Pour le simple plaisir

Pourquoi l’humanité aux époques lointaines
Perdit-elle soudain son temps en vains loisirs ?

Le savant rationnel voudrait une réponse
Selon sa conception des plus profonds besoins ;
Or dans son équation qu’à l’envi il énonce
Se nourrir proscrirait toute envie pour le moins.

Dans cette conviction jusqu’au cou il s’enfonce
Sans avoir démontré avec rigueur ce point ;
C’est un chemin d’orties entremêlées de ronces
Dont il devra sortir s’il veut aller plus loin.

Quand l’homme a maîtrisé à volonté les flammes
D’un faux jour éclairée la nuit lui fit moins peur
Et le temps libre est né quoiqu’ailleurs on proclame.

Le loisir s’imposa et hors de sa torpeur
Les humains prirent goût au superflu qu’on blâme
En nos temps empesés d’un sérieux si trompeur.

Nos savants sont parfois d’affreux croquemitaines
Niant qu'on peut créer pour le simple plaisir.
Pour le simple plaisir © Mapomme
D'après Thomas Couture

vendredi 7 avril 2023

Incantations. Apprivoiser le feu

Sur tous les continents le soir à la veillée
Mille voix conteront de semblables récits.

Changent lieux et héros mais la saga persiste
Dont une est récurrente issue des temps lointains ;
Le héros est un dieu qui de nos maux s’attriste
Un guerrier du Ponant ou un roi levantin.

Le drame des humains auquel ce dieu assiste
Peuples tremblant de froid dans le noir incertain
Priant pour que l’espoir d’un jour nouveau subsiste
Le pousse à leur offrir un appui opportun.

Les ténèbres vaincues en raison de son aide
L’homme ne craignait plus ni les loups ni les froids
Le feu se révélant un souverain remède.

La flamme entretenue chasse les nuits d’effroi
Et danse sur le roc l’ombre autrefois si laide
Danse inspirant les arts où l’homme semble adroit.

L’offrande du héros se verra mal payée
Car il sera châtié pour ce bienfait précis.

Apprivoiser le feu © Mapomme
D'après Jean-Jacques Annaud

jeudi 6 avril 2023

Incantations. Le porteur de lumière

Étoile du matin l’ivresse de midi
T’aurait-elle aveuglé d’orgueil et de lumière ?

Toi qui nous délivrais du voile obscur tombant
Au coucher du soleil et portais le prodige
Des feux matutinaux d’un jour nouveau flambant
Pourquoi as-tu cédé soudain à ce vertige ?

Le zénith est un leurre où l’esprit succombant
Aux délices du vide où ton âme voltige
Tu déliras soudain l’horizon enjambant ;
De ce pouvoir te reste un rêve pour vestiges.

Toi l’ange si précieux guidé par la bonté
Dont l’étoile brillait et comblait nos prières
Pourquoi as-tu voulu encor plus haut monter ?

Te voici retombé dans une fondrière :
Ceux que tu chérissais tu les as affrontés
Car l’orgueil nous conduit à la folie guerrière.

Toi l’ange tant béni et aujourd’hui maudit
Dans ta nuit pleures-tu ta majesté première ?

Dans ta nuit pleures-tu ta majesté première ? © Mapomme
D'après Alexandre Cabanel

Incantations. Prométhée enchaîné

L’humanité tremblait à l’âge des ténèbres
Et elle aurait péri sans son intervention.

Mais Zeus était furieux qu’il vienne et s’introduise
Dans l’Olympe sacré pour dérober le feu :
Il craignait que l’aura des Douze s’amenuise
Que ce nouvel atout les détournât des dieux ;

Ivres de ce pouvoir et des flammes qui luisent
Les humains deviendraient de l’Olympe oublieux.
Car il est des pouvoirs trop vastes qui séduisent
Rendant un esprit simple à tout jamais odieux.

Sur le mont Caucase Prométhée fol espiègle
Se trouva enchaîné pour un vol bienveillant
Et il aurait le foie dévoré par un aigle.

Pour que le châtiment s’avérât effrayant
Le foie se reformait et comme il est de règle
Après l’aube il souffrait pour son larcin payant.

Car il avait omis dans ce don qu’on célèbre
D'enseigner sur le feu d'utiles préventions.

Prométhée enchaîné © Mapomme
D'après Dick van Baburen

mercredi 5 avril 2023

Incantations. La revanche d’Orphée

Quiconque apportera au peuple la lumière
Se verra foudroyé par un feu ténébreux.

Les Muses ont trouvé sur les rivages thraces
Du malheureux Orphée les membres disloqués ;
Si le poète meurt subsisteront des traces
Et ses vers laisseront le monde interloqué.

Or le pouvoir des mots de celui qu’on terrasse
N'est pas vraiment de ceux dont on peut se moquer ;
Le tyran est certain dans sa bêtise crasse
Que plus jamais ces mots ne seront évoqués.

Sur la tombe d’Orphée par une nuit paisible
Un berger s’endormit par la marche épuisé
Et soudain vers minuit sans un motif plausible

À tue-tête il chanta des vers improvisés
Jadis par le défunt et donc inaccessibles ;
Qui veut tuer l’esprit serait mal avisé

D’oublier que le chant dans toutes les chaumières
Trouve un écho ayant des disciples nombreux.

La revanche d'Orphée © Mapomme
D'après Gustave Moreau