dimanche 9 octobre 2016

Sonnets. L’ivresse de Léthé

J’ai bu des soirs entiers mon courage à deux mains
Avalant l’élixir de l’oubli sans limites
Car l’avenir radieux n’est rien d’autre qu’un mythe

Sans cesse le bonheur est remis à demain

Si encor on trouvait une peau de satin
Pour croire à la douceur d’un trop bref armistice
Pour puiser dans des yeux les serments d’un solstice
Pour achever l’hyver et renaître au matin

L’eau rouge du limon et la crue en été
Ramenant l’Âge d’Or d’une saison unique
Avant qu’un dieu jaloux semeur d’iniquité
Créât le froid la faim sans jardin édénique
La mort et la guerre richesse et pauvreté

Je bois non la ciguë mais l’oubli hédonique
L'ivresse de Léthé © Mapomme
 avec un coup de paluche de Cranach L'ancien
  


Sonnets. Labyrinthes sans issue

Les hommes se plaisent à dresser des barrières
Entre eux. La religion, la langue, la couleur
Ou toute altérité, motif d’humeurs guerrières :
L’humanité se plaît à causer ses douleurs.

Près du chaudron haineux, en leurs années premières,
Les enfants apprennent de mauvaises valeurs,
Loin de l’enseignement du Siècle des Lumières,
Allant sur un chemin d’interdits de malheur.

On prescrit aux enfants où choisir leurs amis,
Où trouver leur amour, selon les origines,
Faute de quoi ils sont à tout jamais bannis :
On ne mélange pas cassoulet et tajine.

Sur le chemin du cœur, un dédale de murs
Dressent des interdits aux élans les plus purs.

 Labyrinthes sans issue © Mapomme

samedi 8 octobre 2016

Sonnets. Lande

La mer est tourmentée Le vent bat la falaise
Seraient-ce les embruns ou un regret salé
Qui brille sur sa joue tel un secret malaise
Seul le vent d’automne sait où s’en sont allés

Les balades d’antan entre pins et mélèzes
Ou sur la lande à deux vers l’horizon voilé  
De dansantes brumes dans la campagne anglaise
Le vent d’automne a vu l’instant inégalé

D’un espoir né soudain d’un regard trop fugace
L’été l’a emporté et la lande est en deuil
Des souvenirs gisant dans la mer des sargasses

Si fragile est l’espoir qu’il sombre au moindre écueil
L’autre demeure ici dans le brouillard qui glace
Est-ce un embrun salé ou une larme à l’œil
 Lande © Mapomme


samedi 1 octobre 2016

Sonnets. Fleur du désert

À W.D.


Funeste est le désert et rares sont ses fleurs
Celles qui croissent là sont dotées d’une envie
De vivre et de se voir à ce milieu ravies
Car on veut les tailler pour leur plus grand malheur

En dépit des périls elles trouveront ailleurs
Un terreau plus fertile et une épaule amie
Loin de la barbarie que jamais on n’oublie
Bien qu’ayant pu se faire un avenir meilleur

Sublimes sont ces fleurs et de grâce comblées
Leur beauté intérieure irradie leur regard
Si bien que leur splendeur s’en trouvera doublée

Dans le ciel du désert puisant leur joie sans fard
Leurs iris scintillent d’étoiles assemblées
Que des dieux trop blasés boivent comme un nectar
 Fleur du désert © Mapomme


samedi 24 septembre 2016

Sonnets. L’ancolie des forêts

On regrette souvent un souvenir précis
Image magnifiée dont la perte est figée
Dans l’herbier mémoriel pensée ou bien souci
Dont la senteur n’a pu y demeurer piégée

Au détour des pages on trouve un spécimen
D’un ordinaire instant pris avec négligence   
Pourtant l’instantané montre un sincère hymen
Sans bruit et sans fureur à la calme émergence

Perdu au beau milieu d’orchidées de jasmins
D’hibiscus de lotus une ancolie sauvage
Ramassée par hasard sur le bord du chemin

Paraissait déparer l’exotique archivage
Je l’avais cueillie sans le moindre examen
Puisque ne venant pas de très lointains rivages 
Ancolie des forêts © Mapomme 

jeudi 22 septembre 2016

Sonnets. Janus bifrons

1 I’m free

J’ai quitté leur maison choisissant mon chemin
Et je vibre de joie d’aller seul enfin libre
Vivre ma vie c’est ça Un nouvel équilibre
Sans les liens du passé ni la peur de demain

Voyez je vole libre et je côtoie l’azur
Tel un bourdon d’été naviguant d’un vol ivre  
Sans ordre à recevoir mon être se sent vivre
Sans mendier l’illusion d’un avenir bien sûr

Jusqu’ici j’ai subi d’un fleuve le cours lent
Or je veux affronter les vagues et l’écume
Sur l’abysse marine bourlinguer en tremblant

C’est un parfum de mort que chaque marin hume
Pour percevoir la vie dans ses veines coulant
Comme l’ange ressent le gouffre sous sa plume


2 Le prêtre pur

Le temps est maraudeur car il nous fait les poches
En douce chapardant les souvenirs plaisants
Pour dérober l’image encor vive d’un proche
Nous laissant dédaigneux la monnaie du présent

J’ai horreur d’avancer sans grandes espérances
Sitôt que l’on foule le monde ténébreux
Des terres nouvelles chaque jour n’est qu’errance
Où croissent les chagrins sur un sentier scabreux

Les aubes s’embrument de pensées nostalgiques
Et l’on voudrait souvent marcher à reculons
En défiant le bon sens l’ordre chronologique

Et retrouver le temps où un simple ballon
Valait mille gadgets des temps technologiques
Remplaçant nos plumes par des ailes de plomb

 Janus bifrons © Mapomme

3 Les deux visages de Janus

Je suis Janus le dieu du passage et des portes
Représenté bifrons car je vois le passé
Mais aussi le futur et les destins tracés
Je suis maître du temps et des époques mortes

Je ne peux réprimer les soupirs sur la perte  
D’un temps qui a coulé en sable entre mes doigts
Et si l’aube nouvelle excita l’autre moi 
J’y vois aussi la mort et des landes désertes

Mon dualisme a fait que figé je demeure
Célébrant l’an nouveau et son progrès promis
Mais pleurant l’an passé et les choses qui meurent

Car le temps arrache les parents les amis
Et tout futur meilleur qu’on agite est un leurre
Je voudrais pourtant voir germiner ses semis

dimanche 11 septembre 2016

Sonnets. L’horloge chronicide

C’est un pays pluvieux qui dilue tous les rêves
Le Temps est déglingué car hier suit demain
Aujourd'hui se scinde en picosecondes brèves
Le présent en tyran impose le chemin

Demain s’avérait vaste et hier si ténu
Le présent s’est figé à cette immense table
Où nous buvons le thé amer d’un jour connu
Qui répète sans fin son cours inévitable

Nous mangeons nous buvons et nous meublons le vide
D’un verbe illusoire qui donne l’impression
Que nos vies sont comblées et nos nuits impavides

D’inassouvies envies crèvent de soumission
Sans aiguille l’horloge aide l’oubli perfide
Et dans ce temps figé que devient la passion
Montre sans aiguille © Mapomme