vendredi 8 juin 2012

Croisière. Troie


Schliemann a retrouvé la cité légendaire
Des Troyens assiégés par le camp achéen
Près des eaux vineuses nombre se trucidèrent
Pour l’honneur d’un époux roi du monde égéen

Le sable que foula le coléreux Achille
A reçu l’offrande du sang de chaque camp
Et vit tomber soudain tant de guerriers agiles
Dont Patrocle et Hector valeureux combattants

Ici l’Aurore matineuse aux doigts roses
Fit sonner la salpinx et scintiller l’airain
Des bûchers héliaques en célestes chloroses
Ouvraient la porte au soir du monde souterrain

Ici demeurèrent Agamemnon l’Atride
Et le vaillant crieur son frère Ménélas
Des fiers remparts de Troie seul un terrain aride
Reste en ce temps nouveau et pourtant morne hélas

L’Aurore safranée maintes fois s’est levée
Les casques scintillants rouillent depuis longtemps
Se sont éteints Pâris et la reine enlevée
Comme l’ire de Sparte et du roi mécontent

Les échos se sont tus en nos jours qui pâlissent
Et les vainqueurs d’hier ont rejoint les vaincus
La ville de Priam par la faute d’Ulysse
L’homme aux mille desseins n’a jamais revécu

Il n’est pas de cité qu’on dit inexpugnable
Qui ne soit prise un jour sans le moindre recours
Celles du cœur souvent semblent impitoyables
Ne cédant qu’à dessein à nos rusés discours

Beaucoup lui prédirent l’échec si l’on y pense
Mais sans faillir Schliemann a su sortir vainqueur
Et recevoir ainsi l’imprévue récompense
Peut-il en être ainsi pour les choses du cœur
 Sous les remparts de Troie © Mapomme

jeudi 7 juin 2012

Croisière. Norah’s sad song


La chanson que répand le récent phonographe
Mélodie morose en 78 tours
Sempiternel refrain des amours en carafe
Dans la cabine égrène son spleen sans recours

C’est un chant obsédant qui pénètre les âmes
Y versant son poison curare délicieux
Perverse ambroisie et si précieux sésame
Nectar des noirs enfers pour nos cœurs pernicieux

La voix douce et feutrée de la chanteuse brune
Captive les esprits en cabine reclus
Car ce que raconte la muse d’infortune
Ce sont d’anciens tourments hélas déjà vécus

Qu’en ce chant sirénien vers de sombres abysses
Tel un marin antique sur l’océan d’oubli
Je poursuive mon guide au jardin des délices
Dans l’onde me glissant de ténèbre ébloui

Quoi Se pourrait-il donc qu’en ces contrées mortelles
Où chaque jour nous coûte une livre de chair
Nous possédions une âme à la nôtre jumelle
Le reflet douloureux d’un échec aussi cher

 Les sillons en shellac germent de nostalgie
Et la voix de la muse à la divine aura
Connait nos secrets par une étrange magie
C’est ce que raconte la chanson de Norah

La chanteuse © Mapomme

Croisière. Port-Saïd


Des passagers idiots balancent quelques pièces
Dans l’eau léchant les quais où des enfants mi nus
Plongent indigents pris d’une folle hardiesse
Comme un chien va chercher le bois d’un inconnu

Ces bonnes âmes rient de leurs chamailleries
En Romains décadents devant des gladiateurs
S’étripant et causant d’atroces railleries
Dans l’ivresse de mort des cruels spectateurs

Ce jeu n’est pas meilleur et je songe à l’image
Terrible de l’enfant allant hier chercher
La pièce au fond du port non loin de l’aconage
Dans la gerbe d’écume aspergeant les rochers

Une brume écarlate a soudain troublé l’onde
Et l’enfant en hurlant a resurgi des flots
Rampant sur l’escalier durant quelques secondes
Dans l’incompréhension des passagers ballots

Un des requins suivant les bateaux de commerce
Dans le canal avait sectionné nettement
Sa jambe droite d’une morsure perverse
Au-dessus du genou irrémédiablement

Devant notre assemblée en quelques minutes
Se vidant de son sang il lâcha l’écu d’or
Me laissant impuissant tandis qu’une dispute
Attribua la pièce à l’enfant le plus fort

Dans mon costume blanc je me suis senti sale
Tandis que le dandy consolait Enola
Voilà un beau sujet pour captiver la salle
Dans la conversation au bal du consulat

Enfant de Port-Saïd © Mapomme

Croisière. Les griffes de Seth


J’ai erré sous le charme à l’ombre des colonnes
Dans la grande salle hypostyle de Louqsor
Décorées de reliefs où la double-couronne
Côtoie les dieux déesses et consorts

Les hiéroglyphes peints me semblant insondables
J’avançais avili par mon humanité
Nain parmi les titans dans ce lieu formidable
Pauvre ver profanant l’eau des divinités

L’air brûlant du désert d’une rousseur fatale
Aussi sec que mon cœur faisait poindre à mon front
La sueur malsaine des fièvres tropicales
Auxquelles je cherchais quelque remède prompt

Non loin coulait le Nil en méandres de vie
Mon regard se portait vers les champs roux de mort
Du royaume séthien où l’Histoire ravie
Dans sa gangue de sable inhuma ses trésors

Les fats Européens admirent ces merveilles
Colossales statues temples démesurés
Qui depuis deux mille ans dans cet oubli sommeillent
Par la dune engloutis incompris censurés

Ces touristes ne sont que d’élégants vampires
Se croyant héritiers d’un antique savoir
Méprisant les fellahs qui dans les champs transpirent
Non loin des ânes gris parqués à l’abreuvoir

Ces blancs Occidentaux fils des nouveaux empires
Sur les vestiges grecs dressant leurs sociétés
Ignorent qu’Athènes s’en vint ici s’instruire
 Où elle a tant appris et beaucoup emprunté

Le paysan présent semble celui des fresques
Autant par ses outils que par les animaux
Or le fier conquérant en roitelet grotesque
Fête le temps passé et honnit le nouveau

Nous vénérons les Grecs aux vastes connaissances
Qu’on a peints les yeux clairs et les cheveux châtains
Unique semence de notre Renaissance
Alors que l’Egyptien paraît trop africain

Le monde est ainsi fait et juge par foucade
Une dame apprécie d’un autre la froideur
Quand ma mélancolie lui apparaît trop fade
Qui viendra du néant exhumer ma splendeur
 A l’ombre des colonnes © Mapomme

samedi 2 juin 2012

Croisière. Orgueil et désespoir

Bonaparte a dit Trente siècles vous contemplent *
Les pyramides de Gizeh ont l’aspect froid
D’une statue romaine et j’aime mieux les temples
Ces tombeaux immenses me remplissent d’effroi

Leur principal attrait provient de la prouesse
Des pierres empilées en vingt ans de labeur
Des montagnes bâties par l’étonnante adresse
D’hommes dont le secret entretient la grandeur

Que de dos brisés de morts et d’énergie en somme
Pour offrir à un roi un bout d’éternité
Et que de travail pour le repos d’un seul homme
Qui en bon souverain ne l’a pas mérité

Chacun vient admirer le tombeau millénaire
Car ce n’est qu’un tombeau certes de grande ampleur
Mais dans ce monument les bijoux funéraires
Ont fait depuis longtemps le bonheur des voleurs

A cette immensité d’un art géométrique
Mon cœur choisit toujours cet ouvrage d’amour
Pour la défunte épouse au tombeau poétique
Teintant d’éternité la détresse d’un jour

Chah Jahan commanda le tombeau admirable
Le rose Taj Mahal pour l’élue du palais
J’aime ce monument d’amour inconsolable
Imprimant dans l’onde son éploré reflet

La pyramide montre à chacun la puissance
 Ces ferments d’unité sont des tombes d’orgueil
Le Taj crie la peine du vide et de l’absence
Celui d’un roi amant pleurant sur un cercueil

Le bel Abou Simbel par l’esprit est plus proche
Du monument d’Agra que de ceux de Gizeh
Khéops est très connu grâce à l’amas de roches
Mais la mort l’a fauché de son fer aiguisé

Est-il plus douloureux de ne jamais l’atteindre
Ou de perdre l’amour irrémédiablement
Plus que le regret le souvenir est à craindre
Car l’oubli offre un terme à tout accablement

Des tombes d'orgueil © Mapomme

* Une bonne partie des témoignages écrits de l'époque mentionnent trente siècles et d'autres quarante. A vous de choisir...

vendredi 1 juin 2012

Croisière. Alexandrie sans fards

Ayant mouillé à Malte où après un bref siège
Bonaparte partit ravir aux Ottomans
L’Egypte onirique pour tomber dans son piège
Eveillant dans nos cœurs des âmes de nécromants

Je n’y ai pas trouvé de trace impérissable
Même en ressuscitant l’Ordre des chevaliers
Qui voulut pactiser en cet âge honnissable
Quand les autres croisés tenaient à guerroyer

Le navire mouille enfin devant Alexandrie
Très étroites les rues offrent aux voyageurs
Un labyrinthe empli d’étals de draperies
D’un peuple bigarré et d’ânes tapageurs

De sombres Barbarins y côtoient des Arabes
Sur des dromadaires sans oublier les chiens
Reniflant en tout lieu et furetant en crabe
Et des blancs accourus pour les temples anciens

Car on vient en Egypte admirer ses merveilles
Depuis que des savants sauvent ses monuments
Une découverte sans nulle autre pareille
Vers Thèbes les amène indiscontinûment

Monsieur Carter trouva chose extraordinaire
Le tombeau d’un des rois dont on ne savait rien
Dont l’ampleur se résume à son or funéraire
Ce qui fait ricaner bon nombre d’historiens

Il avait tout juste quitté l’adolescence
Le voici plus connu que Ramsès II le grand
Dont le règne montra quelque magnificence
Tout se mesure à l’or en ces temps aberrants

Alexandrie s’avère à mon goût décevante
Le phare a disparu englouti par les eaux
La Bibliothèque de l’Egypte savante
A brûlé autrefois avec tous ses travaux

Toutankhamon évince Antoine et Cléopâtre
Laquelle s’y donna certainement la mort
De belles avenues claires comme l’albâtre
Ont fait place à ces rues au tracé sombre et tors

Comment sera Paris dans trente décennies
Lui qui dans les pas d’Alexandrie a marché
Les grands travaux d’Haussmann taxés de vilénie
Par un plaisant rebond se trouvent recherchés

Passent les puissances changent nos attirances
Nous étions dieux hier et ce jour moins que rien
Car un archer ailé foudroie nos espérances
Comme pour les cités les feux jupitériens

Un labyrinthe d’étals © Mapomme

Croisière. La peste d’Agrigente


Nous avons visité les temples d’Agrigente
Que notre Champollion n’eut pas l’heur d’admirer
La farce d’un marin fort inintelligente
Fit croire que la peste avait fait expirer

Nombre de Provençaux dans les sudistes rades
Prétendant que Toulon était un port du Nord
Notre illustre savant crut trouver la parade
La ruse ne prit point et il resta à bord

Contemplant les ruines grâce à sa longue-vue
Il dut se contenter de ce maigre aperçu
En Tantale privé de l’escale prévue
Et le pestiféré s’en trouva très déçu

L’épidémie frappait en ce temps-là en France
Par les esprits mesquins des Ultras au pouvoir
La peste morale causant tant de souffrances
Revient vanter sans cesse aux Nations leurs devoirs

Les esprits s’enivrent du goût de la revanche
Une génération perdue ne suffit pas
De nouveaux chants guerriers et la haine déclenchent
L’affreuse hécatombe semée de vains trépas

Les ruines rappelant la vanité des guerres
Devraient nous enseigner que tombe à chaque fois
L’empire conquérant repoussant ses frontières
 Pour n’avoir pu cesser de soumettre à sa loi

Combien de sculptures et combien de pensées
 De belles poésies des plus fiers monuments
Tombèrent sous l’épée barbare et insensée
A tout jamais perdus sous des gravats fumants

Ces tyrans du passé survivent en partie
Par les maigres lambeaux de fabuleux échos
 D’épopées épiques de fables perverties
Qui montrent le vaincu en triomphal héros

Certains des passagers sur le navire exposent
N’étant plus à l’âge de l’offrande du sang
Pourquoi à la Nation la prochaine s’impose
A l’Europe et au Monde encor convalescents

Ils ont dans le regard ces folles songeries
D’Austerlitz et d’Iéna du grand Napoléon
Nous offrant sur l’autel de la Mère Patrie
Pour la grandeur marchant au son laid du canon

L’épopée fait rimer entrailles et mitraille
Finance et inconvenance abus et obus
Il me semble pourtant qu’aux récentes batailles
Nous payons chaque fois un bien plus lourd tribut

Donc à l’isolement il faudrait les contraindre
Les traiter désormais en vrais pestiférés
En lazarets sociaux afin de ne plus craindre
Que tous les esprits sains par eux soient fédérés

En quittant Agrigente et ses temples antiques
J’ai su que Champollion serait bien attristé
D’ainsi voir s’égarer sa belle République
Nous sommes tant déçus par nos réalités

Les ruines des empires © Mapomme