samedi 30 avril 2022

Amères Chroniques. Rien ne se crée sur Terre où tout est éprouvé

Il n’est pas d’invention qui ne soit enfantée
Sur des milliards d’années de lente évolution ;
Par l’avide appétit la Terre est violentée
Éventrée et livrée à une exécution.

Campagnes et cités sans fin sont cimentées
Aux rues néonisées de lumen pollution ;
L’opinion sait tout ça mais fort désorientée
Reste sur cette voie sans autre solution.

Si tous les bâtiments imitaient la Nature
Avec des rues ombrées de couverts végétaux
Luminescentes voies et sobre architecture

La Terre irait bien mieux. Nos intérêts vitaux
Tanguent au bord du gouffre et l’humain immature
Snobe un point capital mais pas les capitaux.

Au bord du gouffre © Mapomme

Élégies. Vieille rosse en son pré

Vieille rosse en son pré cherchant une herbe tendre
Je traîne sur mon dos un bât de souvenirs.
Hors des espoirs fanés je n’ai rien à attendre :
Je ne puis que fléchir certes point rajeunir.

On m’a abandonné près de mornes méandres
Sous des eucalyptus censés tout assainir ;
J’aimerais ressortir poulain prêt à hennir.

Mais les flammes des jours assez peu débonnaires
Entament mon vieux cuir et mes os douloureux
Et la mélancolie est vile tortionnaire.

Ce que le fleuve emporte en son flot vigoureux
- Que tempêtent les cieux que claque le tonnerre -
Ne peut plus revenir : adieu jours savoureux !

Je regarde vers l’est : l’horizon visionnaire
Conte un terne avenir fait de temps rigoureux.

Vieille rosse en son pré © Mapomme

vendredi 29 avril 2022

Amères Chroniques. Un incendie barbare embrase l’innocence

On a longtemps vécu au sein de l’insouciance
Sous des cieux d’azur pur sans orages lointains
Tout allant pour le mieux sous l’aile de la Science ;
Ne restent que ruines du fier Mont Palatin.

Les espoirs qu’a semé l’aube à la renaissance
Dépeignaient l’avenir qu’on tenait pour certain ;
Arts et progrès extraits d’exquise quintessence
Ont depuis enivré nos esprits enfantins.

Puis un jour anodin le rêve se fracasse
Parce qu’il était trop beau pour de sots tâcherons
Que la joie dans nos yeux désappointe et tracasse.

Alors ils feront tout et tels des bûcherons
À la hache abattront l’espoir trop perspicace
Arbre monté aux cieux qu’heureux ils coucheront.

Loin de la barbarie prostrés sur l’Aventin
Nous verrons s'embraser la défunte innocence.
Un incendie barbare embrase l'innocence © Mapomme

mercredi 27 avril 2022

Amères Chroniques. Dans le lit de la rue coule un torrent de haine

L’ultime tragédie nourrit l’imaginaire :
Des guerres jaillissant d’héroïques romans
Et du film aux héros tout d’abord ordinaires
Que désormais connaît un peuple en les nommant.

Puis fini le roman ce conflit sanguinaire
Est bien vite oublié et on ne sait comment
Est née cette folie ; quel propos liminaire
Mit le feu à la poudre à un factieux moment.

On oublie les héros leurs dernières paroles
Les rêves les menant au feu sacrificiel
Quand le danger crachait d’infectes fumeroles.

On oublie la folie du chef providentiel
Vociférant sa haine en longues banderoles
De la gloire nimbée de feux artificiels.

Ce monstre c’était toi ô peuple démentiel
Que ronge ses erreurs - incurable vérole !
Coule un torrent de haine (1934) © Mapomme

lundi 25 avril 2022

Amères Chroniques. La faim que rien n’efface

Qui a connu la faim jamais plus ne l’oublie
Pas plus qu’un père absent la guerre ou bien la mort.
Ces plaies aucunement ne seront abolies ;
Même libre elle sent la torture du mors.

Les chaînes du passé incessamment la lient
Des fantômes hantant les ruines du remords ;
La splendeur d’une étoile accablée et pâlie
Apporte-t-elle encor un brin de réconfort ?

Dans un rire un regard habite une tristesse
Car le bonheur trouvé ne pourra empêcher
Qu’il s’enfuit frémissant la prenant de vitesse.

Consoler la misère est un chaste péché
Puisqu’au fond d’elle-même avec délicatesse
Une enfant affamée persiste à s'accrocher.
La faim que rien n'efface © Mapomme

dimanche 24 avril 2022

Amères Chroniques. Le mensonge est aisé s’il disculpe un puissant

Quand l’innocent est pris dans un fol engrenage
Rien ne peut le sauver pas plus diables que saints.
Dans l’écume entraîné à grand-peine il surnage
Cherchant l’air de la vie sans nul autre dessein.

Le hasard pernicieux livre un pur personnage
À la rage du peuple allant tel un essaim
Bourdonnant de fureur et ivre de carnage :
Qu’importe la raison si sonne le tocsin.

Pour sauver un ministre on livre un capitaine
Et la Grande Muette approuve un tel verdict ;
La haine court les rues tel un Croquemitaine
Faisant du vertueux un malheureux convict.

J’ai connu la rigueur sur l’île moins lointaine
Sondant ce que Dreyfus a connu en plus strict.
Le mensonge est aisé s'il disculpe un puissant © Mapomme
d'après Meyer pour le Petit Journal 13.01.1895

samedi 23 avril 2022

Élégies. Tel un gardien du temple

Chez moi je garde tout le mauvais et le bon
L’ancien et le récent vieilles lettres et livres.
C’est comme si le temps n’était plus vagabond
Et que tout conserver allait m’aider à vivre.

La vie est un torrent où les ans furibonds
Coulent entre mes doigts indomptables et ivres.
Stocker les souvenirs les instants moribonds
M’en rend maître apparent libre ou non de poursuivre.

Du grenier à la cave un amas de papiers
Somnole dans l’oubli voulant simplement dire :
« J’ai vécu ces moments même vieil estropié
Et autrefois leurs ors dans mes yeux resplendirent ! »

Sur des vieux souvenirs un ancien équipier
Livre un si laid récit qu'il me fait le maudire.
Du grenier à la cave un amas de papiers © Mapomme