dimanche 7 avril 2024

Sonnets sertis. Advienne que pourra !

L’aveugle avec le fou dansent au bord du gouffre,
Sans flairer le péril qui les guette tous deux.

L’enivrante musique amène près du vide
Les guincheurs absorbés qui oublient le danger ;
À tout pas le frôlant, ces fêlés impavides
Au bord de l’abîme rient, sans rien vouloir changer.

Ils se défient l’un l’autre et au risque s’invitent,
À la frayeur innée demeurant étrangers ;
Pourtant, le gouffre est là, que sans cesse ils évitent,
Quand un faux pas suffit pour venir y plonger.

Nous, pauvres spectateurs, saisis par l’épouvante,
Éprouvions le frisson qu’ignoraient les danseurs :
Chaque seconde était, pour nos cœurs, éprouvante.

Nous tremblons en prenant quelque vieil ascenseur,
Quand eux semblaient trouver la crainte captivante ;
« L’audacieux est prudent ! », a dit un grand penseur.

L’amour de l’imprudence a une odeur de soufre
Qui rendra ce conseil de sagesse douteux.

Advienne que pourra ! © Mapomme
d'après Auguste Renoir, Gustave Courbet et John Constable


Note : "Pour moi, le vrai courage c’est la prudence !"
(Euripide, Les suppliantes)

samedi 6 avril 2024

Sonnets sertis. Printemps désenchanté

En nos jeunes années, saisi d’un amour fou
Et de tourments constants, quasi intolérables,
On croit subir un sort qui nous met à genoux,
Tant l’obsession nous tient, vive et indésirable.

Ce maladroit d’Éros a dû manquer son coup :
Un de ses maudits traits fut envoyé au diable !
Un ressort méconnu se brise au fond de nous,
Sous le coup d’un destin qu’on croit irrémédiable,

Et on erre sans but, par les alcools grisé,
Mais résiste à l’oubli, presque avec insolence,
Cette plaie qu’on ne peut jamais cautériser.

Quand elle guérira, ce sera sans violence,
Tel l’os se ressoudant, après qu’il fût brisé :
Tout se fait lentement, dans le plus grand silence.
Printemps désenchanté © Mapomme

vendredi 5 avril 2024

Sonnets sertis. Nectar du fût percé

Tout cœur s’étonnera de ce qu’à peine libre
Chacun veuille qu'un flot de sang se voit versé.

Au lieu de se forger un futur équitable,
Il fait souffler un vent de terrible rancœur ;
C’est un fleuve furieux qui renverse la table,
La rage emportant tout, vaincus comme vainqueurs.

Les anciens opprimés, pauvres et misérables,
Montrent leur face sombre et l’aveugle vigueur
D’iniques tribunaux à la haine incurable,
Aux arrêts submergés de sanglante rigueur.

Où est l’éclat divin née des aubes radieuses ?
Où sont les lendemains d’éternel âge d’or ?
Le rêve est emporté par la vengeance odieuse,

Quand l’Idéal se perd, sans qu’on fasse un effort ;
Le peuple s’égare sur la voie insidieuse,
Et l’intérêt commun, dès lors, se verra mort.

Le sang des rébellions, pour lequel des cœurs vibrent,
Ne pourra se laver si le vase est percé.

Nectar du fût percé © Mapomme

jeudi 4 avril 2024

Sonnets sertis. Lumières et ténèbres

Comment peut-on passer, en aussi peu de temps,
Des vives lumières aux profondes ténèbres ?

Au sortir de la nuit, de sublimes flambeaux
Guident les miséreux vers des aubes nouvelles ;
L’horizon promettant des lendemains plus beaux,
Tout un peuple effacé attend qu’ils se révèlent.

C’est alors qu’un démon viendra mettre en lambeaux
Cet Éden ranimé, car la Nuit se rebelle
Et vient mettre l’Espoir pour un siècle au tombeau,
Éteignant cet éclat qui servait de modèle.

Mais plus féroce on voit, vêtue des vibrants feux,
Surgir à pas comptés la nuit la plus terrible
Qui, travestie de jour, rognera tous nos vœux.

Étouffant un à un tous les droits intangibles,
On découvre, cruel, le mufle encor baveux,
Un démon aux desseins s’avérant infrangibles.

Lucifer n’était-il l’ange qu’on aimait tant,
Le porteur de lumière, affreusement célèbre ?
Lumières et ténèbres © Mapomme
d'après Jacob Jordaens

mercredi 3 avril 2024

Sonnets sertis. Récits d’un conteur fou

Le peuple avalera la folie d’une fable
L’enivrant mot à mot, imprégnée de grandeur.

Se voulant conquérant, on raconte une histoire
Qui paraîtra si vraie que s’y fie la nation ;
L’ayant tant ressassée, le peuple veut la croire,
Et améliore encor cette affabulation.

C’est l’eau miraculeuse à laquelle on vient boire,
Quitte à en oublier toute modération ;
Le récitant bâtit de nouvelles mémoires
Tandis qu’on prend pour vraie sa folle narration ;

Ce rêve d’empire mène le monde au pire,
Quand on bat le tambour et qu’on loue le combat ;
Puis, sur les temps de paix tant de veuves soupirent.

Trêve qu’un conteur fou autrefois mit à bas,
Dans les égouts du temps, avec ce vain empire,
Balaie tous ces récits que jadis on goba.

Dans les pas de l’orgueil, des horreurs ineffables
Fleuriront les récits de sanglantes splendeurs.
Récits d'un conteur fou © Mapomme
d'après Carl Bloch

mardi 2 avril 2024

Sonnets sertis. Monde entre haine et peurs

Jadis, nous n’avions pas l’âme entre haine et peurs,
Le futur augurant de grandioses promesses.

Tant d’avenirs s’ouvraient aux espoirs des gamins,
Où l’étendard de paix, planté sur la planète,
Aux rêves offrirait de radieux lendemains,
Les marchands de canons n’étant plus aux manettes.

Les tambours ressortant sur l’annuel chemin
Des parades d’antan, quelque peu désuètes,
Célèbrent les conflits du grand récit commun,
Depuis que les armes sont devenues muettes.

Bel An 2000 échu, ce rêve évanoui
Ne tient pas ses serments, dormant aux oubliettes,
Et l’actuel futur nullement n’éblouit.

L’avenir déclinant nous laisse l’âme inquiète,  
Car le cœur peu serein, loin d’être épanoui,
Se trouve empli de rage et l’espoir est en miettes.

L’angoisse et la haine ont quitté la torpeur
Où l’espoir les tenait, durant notre jeunesse.

Monde entre haine et peurs © Mapomme

lundi 1 avril 2024

Sonnets sertis. Le portrait du paraître

Félon est le reflet, vierge de tout défaut,
Car cet inverse nous chaque jour se déprave.

Qui s’en vint dérober cet idéal portrait
D’un jeune être éternel en ses primes années,
Pressentant du futur, où cet ado entrait,
Une sublime vie dont la fleur s’est fanée ?

Tous les jeunes espoirs sont hélas peu concrets,
Mais l’illusion d’avril est l’utopie innée
Que forge une âme pure, en un recoin secret ;
Peu à peu, la chimère en nous s’est débinée.

Avant que l’amertume ait sculpté sur nos fronts
Les sillons des regrets, un excellent artiste
Figera les espoirs dont nous nous enivrons.

Avant que nous soyons d’affreux matérialistes,
Qui, au démon de l’or, leur âme livrerons,
Gardons ce portrait pur d’un fier idéaliste !

Qu'il démontre qu’en nous la grandeur sonne faux,
Sans éclat apparent, ni un seul péché grave.
L'éternelle jeunesse © Mapomme
d'après Le portrait de Dorian Gray (film de 1945)