dimanche 14 janvier 2024

Sonnets sertis. Harmonie du Midi

Nous avons tant rêvé de parfaite harmonie,
Comme si elle avait d’un seul coup disparu.

Été, mon bel été, quand chante les cigales,
À l’ombre des figuiers, le corps lourd de torpeur,
Nous dévorons des fruits qui toujours nous régalent,
Sans fin, parfois sans faim, comme des geais chipeurs.

Pauvres dieux si mortels, soumis à la fringale
D’emplir un vide atroce assoupissant nos peurs,
De pleine oisiveté à jamais sans égale :
Ce paradis fugace est un Éden trompeur !

Nous jouons aux boules en coutumiers novices,
Ayant, certaines fois, d’inattendus succès
Exaltant notre aplomb, affermissant nos vices.

Qui vit dans le Midi doit vivre dans l’excès,
Où tant de tartarins dans le présent sévissent ;
Qui les entend crier, les croit en plein procès.

Puis le soleil rougeoie d’un feu à l’agonie
Et de n’avoir rien fait, tous nous rentrons fourbus.

Harmonie du Midi © Paul Signac

Sonnets sertis. Dois-je engloutir tout rêve...

À la fin du ballet, tout redevient normal,
Et Clara quittera le monde de l’enfance.

J’ai toujours refusé l’oracle rituel
Nous spoliant sans faillir et étranglant nos rêves
De ses puissantes mains, tels des serpents mortels,
En hercule de foire insipide et sans sève ?

Me faut-il aller nu, demi-dieu virtuel,
Laissant les oripeaux de mon enfance brève,
Pour entrer dans le moule et me mettre martel
En tête, avant même que mon aube s’achève ?

J’ai horreur des tyrans, roi des souris rongeant
Les espoirs qui naissent dans nos rêves nocturnes,
N’en laissant que miettes pour le jour émergeant.

Dois-je engloutir tout rêve, à l’instar de Saturne
Dévorant ses enfants, en monstre intransigeant,
Pour affadir mes jours, faible dieu taciturne ?

Dépouillé des rêves, on vieillira fort mal,
Ne pouvant supporter une si lâche offense !

Dois-je engloutir tout rêve... © Mapomme
D'après le conte d'Hoffmann

Sonnets sertis. Le songe souverain

De mille éclats dans l’air se fragmentait le soir :
Plus rien n’était liquide et rien n’était solide !

Le jour frôlait l’instant du songe souverain,
Lorsqu’on pense voler, sans remuer les ailes,
Quand un peuple figé, d’un bois clair riverain,
Attend l’embrasement, impassible et sans zèle.

C’est l’Âge d’or venu, serti d’âges d’airain,
Quand on oublie la forge où les destins se scellent,
Quand est versé le sang, pour un bout de terrain,
Domaine où nos démons le plus souvent excellent.

Calme, flamboie le jour, dans un râle puissant,
Quand la vie tremble encor, dans un frisson ultime,
Que les flots nous renvoient l’or du jour y bruissant.

Délice d’éphémère, où sur le sage abîme
Vont des voiles gonflées d’espoirs éblouissants ;
Des futurs temps obscurs ils seront les victimes.

À leur exécution, nul ne voudra surseoir,
Quand le couchant peindra tout le ciel d’éphélides.

Le songe souverain © Henri-Edmond Cross

Sonnets sertis. Bonheur ressuscité

Maintes fois nos esprits ont caressé ce rêve,
Qui nous verrait couchés à l’ombre des forêts.

C’est jadis exhumé d’une fosse ancestrale ;
C’est un parfum d’ailleurs sur la rive abordant ;
Que de songes portant des effluves australes
Et la brume à l’Orient, par magie s’accordant !

De ce doux rêve on s’oint, comme d’une eau lustrale,
Ainsi qu’un prêtre pur d’un flot sacré sourdant ;
C’est l’Éden ranimé, dans l’aube magistrale,
L’Âge d’or retrouvé, brillant d’un feu ardent !

Sens-tu, mon âme-sœur, dans les feux de l’aurore,
L’iode née de l’écume, exhalant ce bonheur
Que nos cœurs, dans la nuit, depuis toujours implorent ?

Nous attendions ce blé, cet or des moissonneurs,
Qui tardait à germer d'un soleil qui colore
L'ancien temple désert où vont les promeneurs.

Se prélassant dans l’ombre une ou deux heures brèves,
Un peuple goûte, enfin, un paradis concret.

Bonheur ressuscité © Dominique Papety (détail)

samedi 13 janvier 2024

Sonnets sertis. Sur le front des hivers

Que de soldats tombés sur les fronts des hivers,
Hivers aux crocs glacés qui lancent leurs cohortes !

S’habitue-t-on jamais à trouver endormis
D’un éternel sommeil, sur les trottoirs et places,
Des anges de neige, sans l’appui d’un ami,
Expirant dans la nuit sous ses chicots de glace ?

Le sort des pauvres morts, à nos cœurs froids soumis,
Est d’être invisibles quand les aveugles passent,
Dans l’indifférence demeurant affermis,
Et quand viendra Noël, la neige les efface.

Dans les rues décorées de rêves enfantins,
Nous regardons cligner de sublimes lumières,
Faux astres scintillant d’un éclat diamantin,

Sans voir même, à nos pieds, cécité coutumière,
Ce duvet où la vie, jour après jour s’éteint :
Notre destin, peut-être, y tiendra sa tanière.

Il suffit de si peu pour changer d’univers,
Et que la pluie d’hiver nous berce de la sorte.

Sur le front des hivers © Mapomme
D'après un photo d'un soldat russe gelé en Finlande, lors de la tentative d'invasion au cours du siècle passé

mercredi 3 janvier 2024

Sonnets sertis. Les brumes du passé

On a tous égaré un captivant espoir,
Dans les vapeurs d’un train s’éloignant d’une gare.

Dans les rues de la ville, on traîne sans dessein,
Tandis que sur les monts, le jour pâle agonise,
Sans un rêve en poche, car le temps assassin
Les pique, peu à peu, et vient rafler la mise.

On perd tous les amis trouvés sur le chemin,
Ailleurs quêtant, sans doute, une terre promise ;
Là-bas, bien loin d'ici, trouveront-ils demain,
D’une vie future, l’exquise friandise ?

Si la vapeur du train s’étiole dans la nuit,
Jamais ne disparaît la douleur de la perte,
D’autant que, sur nos cœurs, pèse sans fin l’ennui.

La ville, autrefois gaie, paraît triste et déserte,
Comme si son charme, d’un coup, s’était enfui ;
On y erre sans but, sans joie et l’âme inerte.

Ce train a emmené tant de jours dans le soir :
Depuis, un fol espoir dans la vapeur s’égare.

Les brumes du passé © Mapomme
avec l'aide Sergio Leone

mardi 2 janvier 2024

Sonnets sertis. Porté vers les étoiles

Tout semble si aisé, mais rien n’est, ici-bas,
Facile et dépourvu de constante pratique.

Si courant, un porté exige un long labeur
Et tout l’art de la danse est tissé d’apparences,
À répéter le geste à s’en rompre le cœur,
Au-delà des confins de l’extrême endurance.

La grâce parfaite d’un couple de danseurs
Offre aux regards pantois un porté qui s’élance
Vers les cieux étoilés, esthètes connaisseurs,
Louant le sibyllin désir de l’excellence.

Peindre, sculpter, filmer, écrire ou composer,
Chaque art devra sembler spontané et facile,
Un exploit qui serait soudain improvisé.

Un pas de danse, ainsi, abolit l’acte agile,
Pour paraître à chacun simple à réaliser,
Comme s’il résultait d’enchaînements futiles.

Gommons la pesanteur et les mille combats
De technique guindée pour la seule esthétique.
Porté vers les étoiles © Mapomme