lundi 6 novembre 2023

Sonnets sertis. Un si frêle équilibre

La civilisation, dans le frêle équilibre
Qui gouverne le monde, est parfois en péril.

Tel un fétu de paille emporté par l’orage,
Les plus fermes piliers peuvent soudain crouler,
Et des siècles de paix endurer les outrages
D’un nouvel Attila venu tout chambouler.

Ce fugace incendie abolit tout courage
Sans qu’on puisse un instant penser le refouler ;
Ce tyranneau n’est rien qu’un être empli de rage,
Un torrent dont le flot s’est bien vite écoulé.

Le sanglant crépuscule où tremble l’espérance
Verra se rebâtir les murs de la cité :
C’est le prix à payer pour la fortuite errance.

Le temps effacera de ces atrocités
Les traces amères, les deuils et les souffrances :
Les évoquer permet de mieux les éviter.

C’est un luxe précieux d’aller la pensée libre,
Et ne pas l’entrevoir s’avère puéril.

Un si frêle équilibre © Mapomme d'après une illustration

dimanche 5 novembre 2023

Sonnets sertis. À la force des bras

À la force des bras, le monde progressait
Afin que les enfants aient une vie meilleure.

On se brisait les reins et le soir, courbatus,
Dans l'ombre on caressait un avenir de rêve.
Les descendants auraient un bien meilleur statut
Et verraient d’inconnues et d’exotiques grèves.

À la veillée, au soir, de cet espoir têtu
Se nourrissaient les cœurs, tel l’arbre de la sève,
Voyant les rejetons plus instruits, mieux vêtus,
Près de la canopée où les plus grands s’élèvent.

Ainsi, à la tablée, la fatigue s’endort,
Oignant les muscles las d’un baume de chimère,
De rêve de Bosphore et de la Corne d’Or.

Que le sang de son sang ne trouve l’aube amère,
À devoir s’épuiser, dans l’ombre et l’inconfort,
Pour un salaire offrant une trêve éphémère.

La noblesse d’argent en tous lieux s’engraissait,
Ne laissant aux petits que leur flamme intérieure.

A la force des bras © Anders Zorn

samedi 4 novembre 2023

Sonnets sertis. Infinité de masques

Nous portons chaque jour sur notre face un masque,
Aux autres nous cachant et un masque pour soi.

Au-dessous, on craint fort que notre âme soit moche,
Et on cherche à paraître un être bienveillant ;
Alors on joue un rôle, un peu comme au cinoche,
Sans montrer la part d’ombre en nos cœurs sommeillant.

À trop jouer sur scène, à force s’effiloche
Le vrai nous et le faux, le laid et l’attrayant ;
Pensons-nous que tout baigne ou alors que tout cloche ?
Ce jeu de rôles crée un vertige effrayant.

Il est un peu de vrai dans toutes nos facettes,
Comédie, tragédie, où nous nous régalons,
Du sage, du bouffon, du paillard, de l’ascète.

Nous sommes Arlequin, Pierrot et Pantalon,
Harpagon désolé, recherchant sa cassette :
Dans le choix d’un masque, vraiment nous excellons.

Vous me verrez sérieux ou figure fantasque,
Car mon Moi naturel vivement me déçoit.

Infinité de masques © Mapomme

Sonnets sertis. Danser parmi les tombes

Quand je serai clamsé, dans mon cercueil bien roide,
Je sortirai la nuit avec tous mes copains.

Alors, nous danserons, le soir au clair de Lune,
Sous la voûte étoilée, comme aux bals d’autrefois ;
La danse est macabre, sans présence importune,
Du moins côté vivants, qui sont de peu de foi.

Nous réchauffons nos os, car là est l’infortune :
Dessous la tombe on gèle et, dans l’ombre des bois,
Humide est la terre ; nous ne tiendrons rancune
Aux parents nous laissant grelotter dans le froid.

Si plus court est l’hiver et moins pluvieux l’automne,
À tout malheur est bon : nous claquons moins des dents ;
On ne mesure pas le futur à cette aune,

Et si coule une année, sans que vienne un parent,
Ne laissant qu’un bouquet comme on verse une aumône,
Pourquoi leur reprocher cet oubli apparent ?

Nous détestons décembre aux horribles nuits froides,
Qui nous trempent les os sous notre humble lopin.

Danser parmi les tombes © Mapomme
D'après Jan van Neck, Vincent van Gogh et Caspar Friedrich

vendredi 3 novembre 2023

Sonnets sertis. Un printemps automnal

Octobre est arrivé, avec ses roux feuillages,
Mais le ciel est si bleu, si peu équinoxial.

Les climats sont changeants et dans le bois la sève
Remonte vers la cime : est-ce l’été indien ?
Le cœur palpite encor, au cours de cette trêve,
Espérant voir ce feu nourrir le quotidien.

L’automne était venu, tel un mauvais élève,
L’esprit encor baigné de ses feux aoûtiens,
S’étant manifesté une semaine brève,
Puis revint le printemps aux plaisirs vénitiens.

Décembre verra-t-il un sibérien solstice
Qui doit nous alarmer de ce nouvel avril,
Puisque jamais l’hiver ne conclut d’armistice ?

Ce chambard des saisons masque-t-il un péril,
Ou bien s’y love-t-il quelque joie subreptice ?
Tout changement fait naître un effroi puéril.

Doux printemps revenu, l’inattendu voyage
Se paiera-t-il au prix d’un renouveau glacial ?
Un printemps automnal © Mapomme
D'après Ernst Josephson et Claude Monet

Sonnets sertis. De regarder ailleurs

Quand l’horreur absolue s’abat sur notre monde
Il est souvent tentant de regarder ailleurs.

Les massacres, l’horreur d’une barbare guerre,
Choquent les sociétés vivant dans l’illusion
D’une éternelle paix ; des fureurs de naguère
Elles n’acceptent plus la soudaine intrusion.

Les principes constants se voient jetés à terre
Et le passé revient semer la confusion ;
Nous refermons les yeux, car ce feu planétaire
Avait jadis trouvé sa ferme conclusion.

De quel gouffre profond surgit cet incendie,
Que le progrès pourtant pensait avoir éteint,
Ayant vu en tous lieux sa bannière brandie ?

Les racines du mal serpentent, c’est certain,
À l’écoute échappant, grâce à leur perfidie,
Pour jaillir au moment présumé opportun.

Du monstre, il faut trancher toute excroissance immonde
Et pour ça retrouver un esprit brétailleur.

De regarder ailleurs © Mapomme
D'après Gustave Courbet, Edouard Manet et Victor Schnetz

jeudi 2 novembre 2023

Sonnets sertis. S’émerveiller de tout

Lorsque j’étais enfant, chaque jour des merveilles
Étoilaient mon regard d’étonnements nouveaux.

Le temps passant, on perd, sans en prendre conscience,
Ce don pour tout draper de soie et de satin ;
Dans les rochers, un crabe avance avec patience,
Et ne s’arrêtera qu’un sûr refuge atteint.

On scrute ses pinces suscitant la méfiance,
Car il punit l’enfant qui joue au diablotin ;
La nouveauté exhorte à bien plus de vaillance,
Et on choisit pourtant de suivre son instinct.

Des étoiles filantes, l’écume des tempêtes :
Tant de choses se voient, tant de faits incompris,
Qu’on fixe émerveillé, qui sans fin nous hébètent.

Plus tard, on enviera la faim d’un jeune esprit
Curieux de nouveauté, toujours d’un graal en quête ;
Les chimères d’antan n’ont vraiment pas de prix !

Âgés, blasés de tout, plus rien ne nous éveille,
Pour sagesse prenant la torpeur d’un cerveau.

S'émerveiller de tout © Mapomme
D'après Herman Hartwick et Magnus Enckell