jeudi 17 août 2023

Sonnets sertis. Tout n’était que fracas

Ayant tout parcouru des monts à l’océan
Le preux guerrier parvint jusqu’aux confins du Monde.

Où aller à présent si tout a été vu ?
Aussi loin que portait le regard dans la plaine
Il ne pouvait attendre une once d’imprévu
Et sa monture avait couru à perdre haleine.

Il avait tout perçu même l’inattendu :
Les cités embrasées où en ivres phalènes
Les soldats commettaient les actes défendus
Les folies qu’enfantaient la plus aveugle haine.

Son cerveau crépitait des excès des tracas
Quand figé il perçut lancés dans la curée
Ses compagnons violant pillant à grand fracas.

Il ignorait en fait la précise durée
Mais son âme horrifiée d’un seul coup se braqua ;
Il fuit au galop les hordes dénaturées

Loin de l’odeur du sang et du gouffre béant
Où plongeait les ribauds vers les noirceurs profondes.

Aux frontières du monde © Viktor Vanestsov (Détail)

Sonnets sertis. Gourmet, délecte-toi !

Aux absents manquant aux assemblées

Gourmet délecte-toi des magies de l’instant
Car le glas rappelle que tout est éphémère.

Profite des festins apprécie tes amis
Et ceux de tes parents essaimant l’allégresse ;
Las ! le temps tel Kharon passe tout au tamis
Les semaines croquant les faibles en ogresses.

Là nous manque l’ami tombé sous l’ennemi
L’éclat de rire aimé que chaque jour agresse ;
L’écho s’en est allé sur l’île au loin promis
Loin et voilà soudain que notre joie régresse !

Le vieil ami murmure un “Memento mori”
Lourd de sens ; adieu donc "notre joie qui demeure"
Laissant transi le groupe au cœur endolori.

Le glas vient rappeler que les compagnons meurent
Les meilleurs s’il en est : mais est-il des favoris ?
L’on ne peut point parler d’une amitié mineure.

Douze coups au bourdon et adieu nos printemps :
Ce glas clame l'avent de nos années amères.

Gourmet, délecte-toi © d'après Arnold Böcklin

Sonnets sertis. Le plus mortel baiser

Le plus mortel baiser est aussi le plus doux
Car il n'est rien qu'un rêve abolissant l'extase !
Philtre ou poison : qu’importe ! si quelque sort vaudou
Triomphe du vaincu lorsque son cœur s’embrase.

Il aurait bien fallu un puissant marabout,
Dispensant un grigri dans son obscure case,
Pour qu’un être polaire ait un cœur d’amadou
Et des borées d’antan fasse enfin table rase.

Privé de ce baiser, a-t-on vraiment vécu,
Hormis quelques pulsions somme toute banales,
Rien qui soit foudroyant, à tomber sur le cul ? 

Est-il tant de bonheurs restant dans les annales,
Dans la vie d'un humain ? Je reste convaincu
Que ces amours ne sont qu'amères saturnales.
Le plus mortel baiser © Mapomme

mercredi 16 août 2023

Sonnets sertis. Amours, joies et douleur

Levons le verre à ceux qui vont mourir ou naître
Mais levons-le surtout aux vivants du présent !

Le présent du passé pour les aubes futures
Nous en fit le présent : apprécions-en le prix ;
Qu’importe s’il faudra en payer la facture
Et goûtons ce plaisir qui nous sera repris.

Cortèges des moissons ici-bas rien ne dure :
Les épis douloureux des joies ont trop mûri
Certains avant même les premières froidures ;
Ces plaisirs nous semblaient à peine avoir fleuri.

Les cercueils sont menés vers une calme rive :
Pâle y gît un amour dont le fruit s’est flétri ;
De ces joies le destin soudainement nous prive.

Huit pénitents portent de nos douleurs pétri
Le cercueil ténébreux que les prêtres décrivent
Et vains sont les rimes et les versets contrits.

Qui par le charme né d’une occulte fenêtre
Perçut un Au-delà en baume bienfaisant ?

Amor, Gaudium, Dolor © Gustave-Adolphe Mossa

mardi 15 août 2023

Sonnets sertis. La Beauté souveraine

La Beauté souveraine assise sur le Monde
Insolente montre le pouvoir d’un corps nu.

Le Monde hypocrite pousse des cris d’orfraies
Et cependant regarde à travers ses dix doigts ;
Ces doigts ont séparé le bon grain de l’ivraie
S’enivrant de péchés et de signes de croix.

La Beauté a senti que son pouvoir effraie
Et que nul n’y résiste aussi fort qu’il se doit ;
Cette chose en tous lieux est la vérité vraie
Car l'envie d'y goûter dans les plus saints s'accroit.

Son trône est tel un globe où s’empilent ses proies
Le cœur mis en morceaux par ses féroces crocs
Déchirant les espoirs qu’aisément elle broie.

Ivres de ses trophées – ornements sépulcraux -
Elle perçoit son corps tel un cheval de Troie :  
« Puritains j’ai foulé tous vos rites sacraux ! »

Le Monde voit le beau et le prétend immonde
S'il est nu car venu du séducteur cornu.

Elle © Gustave-Adolphe Mossa

Sonnets sertis. Le baiser d’un vampire

Douze coups ont sonné à la funèbre horloge
Et s’agite la faux aux échos franc-comtois.

Le temps verse un essaim de mouches cantharides
Qui dévorent les chairs d’un trésor épuisé ;
Je voudrais chasser les causeries arides
Qui me font discourir l’esprit vaudouisé.

Que d’heures gaspillées – ô jeunesse insipide ! -
En termes redondants d’un rêve esthétisé !
Mes mots ont écumé telle l’eau des rapides
Sans assouvir l’envie de mieux poétiser.

Le vampire bientôt sur ma chair frissonnante
Posera son baiser féroce et apaisant :
Plus d’ultimes rimes riches ou assonantes.

Plus proche est le terme plus il est déplaisant :
La multitude après d’âmes vibrionnantes
Calmera-t-elle plus qu’un vide bienfaisant ?

Entendrais-je amusé critiques et éloges
Que dirons les vivants réunis sous mon toit ?

Le baiser d'un vampire © Mapomme
D'après Gustave-Adolphe Mossa et Emil Neide.

mercredi 2 août 2023

Sonnets sertis. Tableaux d’une exposition

Chiatra, août 2023

L’océan verdoyant frissonne sur les pentes
Des collines aux monts paradoxe éternel.

Des pins jusqu’aux étangs aux plaines en culture
La montagne dérive imperceptiblement ;
Bien qu’en pleine chaleur abonde la verdure
Car coulent des fleuves grondants et écumants.

Gorgés de calories pour les mois de froidure
Se purgeant des rumeurs des lèpres de ciment
Sur les plages grouillent des baigneurs en rupture.
Par mille facettes l’île est un pur diamant.

Nul lieu n’est un éden sinon en apparence
Et ainsi que nos cœurs quelle île est sans défaut ?
Ce puits aux souvenirs aime sa différence :

Ses habitants lui vouent un hommage dévot
Qui se nourrit d’excès mêlés de tolérance ;
Dans ces passions qui peut cribler le vrai du faux ?

Ils aiment ce maquis où les chemins serpentent
Et bien plus leur pays d'un lien quasi charnel.
Tableau d'une exposition © Danièle Lastrajoli