mardi 7 mars 2023

Incantations. Par-delà l'Océan

J’aurais dû au printemps empreint de confusion
Partir sans remâcher mes maigres illusions.

Par-delà l’Océan brille un soleil nouveau
Inondant plaine aride ou jungle luxuriante ;
Peu me chaut le cadre s’il offre à mon cerveau
De vierges horizons sertis d'aubes brillantes.

En demeurant ici dans le rite dévot
D’un quotidien tissé de règles invariantes
Les douces libations des repas estivaux
Me versent par moments une joie pétillante.

L’inédit tout empli de parfums enivrants
De saveurs inconnues s’offrira à ma bouche
Et flattera mes sens des froids me délivrant.

La visuelle orgie de cet ailleurs me touche
Et je crains d’oublier l’horizon enfiévrant ;
Aussitôt sur la feuille avec soin je le couche.

Aux ruines du passé qui tant me conditionne
Je tournerai le dos vers ce qui m'émotionne.

Aux ruines du passé je tournerai le dos © Mapomme

lundi 6 mars 2023

Incantations. Un monde où les actions abolissent les rêves

Une folie soudaine a frappé les esprits
Dès mille-huit-cents : l’amour ! qui du coup eut un prix.

Il a fallu guérir la fièvre romantique
En injectant l’argent dans les jeunes unions
Et les bourses dorées devinrent le cantique
Des noces à venir le baume anti-guignon.

On épousait la dot sans passion hérétique
Ou du promis jugeant de sa situation
Se leurrant d’illusions qu’on voulait prophétiques ;
Peu stable est l’avenir pris au pouls des nations.

Tirésias n’étant plus que d’espoirs sur le sable 
Par la vague effacés dans les remous des ans
Sapant les avenirs les plus impérissables !

Que de cadets partis leurs rêves se brisant
Sur les récifs mesquins des calculs haïssables
Ont prospecté au loin d’utopies se grisant !

Des romans sont fondés sur ces amours punies
Et d'un amer retour des riches colonies.
Les mortes espérances © Mapomme

dimanche 5 mars 2023

Incantations. Suffoquant de chagrin

Le chêne immémorial a chu avec fracas
Ayant pourtant fait face à d’abondants tracas.

Certe il était coriace et se montrait stoïque
Prenant toujours sur lui s’il essuyait un grain ;
Ses proches devinaient que son masque héroïque
Cachait bien des tourments et de profonds chagrins.

Mais la lettre reçue de façon prosaïque
Annonçait l’indicible auquel nul ne s’astreint ;
C’est l’horreur absolue un martyre archaïque
Car le décès d’un proche aux larmes nous contraint.

N’étant pas de ce bois elle se fit violence
Puis après quatre pas s’écroulant à genoux
Le cœur comme arraché suffoquant en silence

L’air lui manquait soudain et tout lui semblait flou ;
Une atroce douleur et un désir immense
De périr à l’instant pour qu’enfin cesse tout.

On a vu des spectres qui du monde s’effacent
Aussitôt qu'un parent ou l'âme sœur trépasse.

Suffoquant de chagrin © Mapomme
D'après Bright Star de Jane Campion

samedi 4 mars 2023

Incantations. L’attraction des contraires

Deux pôles nord d’aimant se repoussent sans fin
Et d’un pôle contraire auront toujours grand-faim.

Parlerait-on toujours sans les fresques sublimes
Des chasseurs de Lascaux ou des rois disparus ?
Des tragiques combats comme des sombres crimes
Sans les chants d’Homère qu’aurions-nous su ou cru ?

Or nos temps fort épris de salaire et de prime
Voient en l’artiste pauvre un simple malotru 
Un stupide flemmard qui cherche en vain des rimes ;
Ils envisagent l’art en hobby incongru.

Aussi s’étonne-t-on qu’une femme sensée
S’éprenne d’un poète un peintre sans le sou
Dont les maigres rentrées pour l’art sont dépensées.

Quelle attraction la lie à cet être au-dessous
De son milieu aisé ? En l'apprenant fiancée
Les deux cercles prieront que ce lien soit dissous.

L’amant comme l’aimant vers l’opposé incline :
Esprit plus que Raison fait que l'amour domine.

L'attration des contraires © Mapomme
Inspiré d'un film deJane Campion

Incantations. L’ultime feu stellaire

‌Aux rives d'Italie il fuit la froide amante
Dont les baisers glacés de spasmes le tourmentent.

Ses poumons n'en pourront au grand jamais guérir
Comme si l'Aquilon enfanté des tempêtes
S'acharnait sur son corps voulant le faire périr ;
Ce vent sournois nourrit des vindictes secrètes.

Serait-il un savant qu’on puisse aller quérir
Ou même un rebouteux fut-il analphabète
Et demi-charlatan pouvant le secourir
Puisqu’il n’existe pas de décoction secrète ?

De ses sous-bois venteux et des neiges d’hiver
Il est parti trop tard la veste bien trop fine
Quand la rigueur transperce un rêveur peu couvert.

L’artiste a pour malheur sans nulle aide divine
De n’avoir que son don et bien trop de revers :
La Fortune aux marchands désormais se destine.

Pour qui exerce un art les froids cruellement
Empêchent de briller l'étoile au firmament.

L'ultime feu stellaire © Mapomme
D'après des images de Jane Campion

vendredi 3 mars 2023

Incantations. Pique-nique en forêt

On partait à vélo faire un tour en campagne
Pourvu qu’un doux soleil alors nous accompagne.

Accrochés aux guidons les paniers étaient pleins
De poulet froid de pain de pâté et fromage ;
La radio jargonnait l’oracle sibyllin
Quand son prêtre au printemps présidait à l’hommage.

Entendant ce devin tous deux étions enclins
À partir en forêt comme en pèlerinage ;
Dans nos poches percées plus un seul fifrelin
Ce qui était alors des jeunes l’apanage.

Loin du bruit des cités notre humeur nous menait
Vers un pré ombragé près d’une bergerie
Par un chemin fleurant la mirthe et le genêt.

Ombre et lumière offraient au lieu sa féérie
Tandis que sur le plaid au frais on déjeunait
Sans alors de nos plats compter les calories.

Puis mûrissant hélas de l’argent nous gagnons
Et jugeons ces plaisirs dignes des Cro-Magnons.

A vélo en forêt © Mapomme

jeudi 2 mars 2023

Incantations. De l'infime on fait fi

Est connue des savants scrutant l’immense vide ;
De l’infime on fait fi et c’est là tout l’ennui,
Car qui devant l’oubli peut rester impavide ?

Les fleurs d’un seul printemps dépérissent sans bruit :
Demain qui se souvient de leur beauté limpide ?
D'elle en effet le Temps, vieux maraudeur, détruit
Les sublimes couleurs qu’il rendra insipide.

Elle se savait promise à un même destin,
Dans le jardin d’avril se livrant à la prose,
Sous sa fertile plume imaginant d’instinct

Des récits dépeignant des avenirs moroses,
Où l’espoir du matin avant le soir s’éteint
Et où le quotidien lentement se sclérose.

« Est-ce ainsi que les gens fleurissent et puis meurent ? »
Pensa-t-elle en rentrant dans sa froide demeure.

Sous sa fertile plume © Mapomme