vendredi 24 mars 2017

Stances. L’invisible à l’homme révélé

En été scintille l’infini constellé
Milliards de cœurs battants d’un abîme insondable
Et voilà l’invisible à l’homme révélé
Dont l’esprit cartésien entrevoit l’improbable

En dépit du givre de l’hiver expirant
Une fleur dans le champ signe la résurgence
De l’indomptable vie tel un charme opérant
Par-delà les états de notre intelligence

Quand s’enfle l’océan lors des froides saisons
Et qu’éclate l’écume au plus fort du solstice
Fascinés par l’ire sans rime ni raison 
Les rois voient que sont vains les palais qu’ils bâtissent

Aucun dessein humain n’embrasse l’infini
De vouloir le singer l’homme est toujours puni 
L'invisible à l'homme révélé © Mapomme 


jeudi 23 mars 2017

Stances. Andromède au jardin d’Abaddon

Jadis beaux les jardins sont tous à l’abandon
N’y poussent que l’ortie la morelle et le lierre
Plantes inféodées au démon Abaddon
Le passant effaré fuit cette grenouillère 

Le jardinier sommeille et tout va à vau-l’eau
Bêche et pioche ont rouillé dans le cabanon clos

Les feuilles sont rongées et les fruits tavelés 
À quoi bon s’épuiser en vains efforts zélés

La mûre par le geai est mangée encor verte
La campagne sommeille et le pays se meurt
Les récoltes d’ailleurs en ville sont offertes 
La barque est emportée à défaut de rameurs  

Si Andromède offerte à un monstre marin
In fine fut sauvée nul n’aide ce jardin

Aucun Persée ne vient le sauver du chaos
Bêche et pioche ont rouillé dans le cabanon clos 
Andromède au jardin d'Abaddon © Mapomme et Gustave Doré 


dimanche 19 mars 2017

Stances. La parabole des aveugles

Marchez hors des sentiers et au bord des ravins
Derrière un nouveau guide à la langue enjôleuse 
Peignant des lendemains faits de miel et de vin
Sans effort à fournir toute aube est fabuleuse

Un aveugle aux autres désigne le chemin
Vers l’avenir radieux que promet cet auspice
Ils le suivent confiants se tenant par la main
Et comme lui vont choir au fond du précipice

Faut-il s’attendre à mieux qu’un gouffre collectif
Quand le guide impromptu sort tout droit de l’hospice
Par les rues des cités il sera réactif
En dehors se montrant des Parques le complice

Aux culs tout cousus d’or un faux Midas promet 
D’obliger l’indigent aux pires sacrifices
On ne tond pas un œuf Le tribun n’y peut mais
Une fois au pouvoir grâce à cet artifice  
 La parabole des aveugles © Pieter Brueghel l'Ancien
+ Mapomme pour le collage

samedi 18 mars 2017

Stances. Au jardin des idées les roses sont flétries

Au jardin des idées les roses sont flétries
Restent les épines pour écorcher l’espoir
Sont perdues les notions de Progrès de Patrie
Les nains de la pensée n’aspirent qu’au pouvoir

Mais vouloir et pouvoir s’espacent d’un abîme
Par des chiffres abscons le souffle est remplacé
En sort un jappement sans envolées sublimes
Et les économies d'un projet mal pensé

Au jardin des idées on cherche le Grand Homme
Qui fera refleurir les massifs de l’espoir
Plane au-dessus des nains l’ombre de son fantôme
La meute peut japper sans jamais le valoir

Affairisme et rapine en guise de programme  
C’est l’envers du décor de tous sans exception
Car un amas d’idées cache mal ce qu’ils trament
Nous aurons à payer mensonge et inaction   
Les roses sont flétries © Mapomme 

Stances. La liberté de l’un des autres n’est point serf

Anges plein de bonté délivrez-nous du bien
Quand il serait mépris et interdits ineptes
D’une étroite vertu n’apportant jamais rien
Et enflammant pourtant d’obscurantins adeptes 

La liberté de l’un des autres n’est point serf
Ce troupeau tyrannique impose son oukase
Il veut tout régenter et sans cesse il dessert
Le bonheur de tout être En deux mots il nous rase

Anges plein de bonté délivrez-nous du mal
Celui qui s’est paré de l’habit pieux d’un moine
Ce faux saint assaillant tout esprit marginal
Sans porter en son cœur les qualités idoines

Quant à moi je m’en vais de ce monde à regret
Pour n’avoir pas connu le jardin des délices
Ruinés sont les futurs de cet Éden aigret
Les voir se déliter me fut un vrai supplice

Les tourments de l’Enfer seront un paradis
Ayant porté la croix d’une odieuse existence
Le feu qui m’animait jadis s’est refroidi
De ses cendres naquit le phénix de ces stances 
Le jardin des délices à l'oeuf de concert © Hieronymus Bosch
+ Mapomme pour le collage 


samedi 11 mars 2017

Les trente calamiteuses. Les oies dormaient

Les oies dormaient à l’ombre des orangers
Repues d’avoir trop bien mangé
Sans pressentir le grand danger
Des temps qui avaient tant changé

L’horizon charriait un ciel de plomb   
Masquant déjà les soleils blonds
On s’enivrait de bals et de flonflons
Mais aussi du vin de houblon

Aucun empire n’est durable
La paix est un château de sable
On n’écoute plus à l’école
Dormaient les oies du Capitole
Dans l’optimisme lamentable
Se nourrissant d’illusions folles

Les oies dormaient sans rien redouter
Sans vouloir le sage écouter
Chacun voulait encor goûter
Les plaisirs doux et veloutés

Le Progrès nous montre un seul visage
Celui du rêve et des mirages
Pour endormir les enfants sages
Mais il peut porter le carnage

Repues d’avoir trop bien mangé
Sans pressentir le grand danger
Dormaient les oies du Capitole
Étaient finies les années folles
Et les temps allaient bien changer
Brisées sont les fausses idoles

Finis les chants des farandoles
Dissipés les plaisirs frivoles
 Les oies dormaient © Mapomme
d'après Sand73



samedi 25 février 2017

Sonnets. Le Clerc et l'Étudiante


I
La Terre s’est ouverte au-dessous de nos pas
Mais le réel Enfer se trouve bien sur Terre
Car sans amour nos vies sont pires que trépas
Quand le dévot abuse d’un pouvoir délétère

Je menais une vie de clerc fort ambitieux   
Butinant en chemin les lèvres de ces dames
Je discourais de Dieu de ses saints et des cieux
Cherchant dans les baisers un terrestre dictame

La vie se plait souvent à troquer nos projets
Nous faisant rencontrer un ange fatidique
En un éclair changeant de nos pensées l’objet

Au buisson de Vénus une rose pudique
Vierge a été cueillie et pourtant me piégeait
Percé soudain du trait d’un Cupidon ludique


II
Les amants sans souci ne voient que leur bonheur
Et tandis qu’innocents des baisers ils butinent
Des corbeaux ténébreux affligeants sermonneurs
Sombre menace plane en bande calotine

Au jardin printanier cueillez le doux parfum
D’un amour juste éclos car il est éphémère
L’apogée est suivi d’une chute sans fin
Notre défunt amour erre en nôtre âme amère

Les corbeaux castrateurs depuis leur noir clocher
Se plaisent à briser les hyménées fragiles
Et mènent les amants au funeste nocher

Le bonheur est un roi sur un trône d’argile
Fuyez si vous voyez un vol sombre approcher
Il fondra droit sur vous malgré vos pieds agiles





III
Dieu créa Terre et Ciel mais l’homme fit l’Enfer
Un enfer triste et froid de jeûne et de prières
Un sanctuaire obscur aux lourdes croix de fer
Où les astres de joie nullement ne brillèrent

Châtré on me fit moine prêchant à Saint-Denis
En un couvent recluse ma bien-aimée fut nonne
Séparés et bannis pour notre enfant punis
La cloche des complies comme un tocsin résonne

Sous le marbre glacé je demeurais vingt ans
Rêvant des étreintes de ma plus tendre amie
Le tombeau réunit nos corps impénitents

En dépit des périls des marques d’infamie
Nos noms sont honorés par tous les cœurs constants
Symboles des passions vainqueur des avanies



IV
Qu’en Enfer brûlent ceux séparant les amants
Le Paradis n’est pas celui de nos églises
Car la charnelle ardeur mène au vrai firmament
Qu’on sache qu’Abélard a aimé Héloïse