mardi 28 février 2023

Incantations. Casse-dalle automnal

J’ignore le plaisir qu’éprouvent ceux qui chassent
Car je ne puis tuer sanglier ou bécasse.

L’ample faute en revient à Gérard de Nerval 
Voyant en toute bête un vif esprit sensible ;
Comment pourrais-je errer d’amont jusqu’en aval
Mon fusil prêt à prendre un animal pour cible ?

Or je suis dans l’excès quelquefois sans rival
M’avérant un crétin au-delà du possible :
Tous ceux n’avalant pas de viande de cheval
Buteront des souris sans remords indicibles !

Je ne suis pas chasseur mais mange du gibier
Pourvu qu’il ne soit pas occis lors d’un carnage
La chasse ayant jadis un motif nourricier.

Par contre on peut envier le bienfait d’être en nage
Car d’une longue marche ayant bénéficié
Pour faire un casse-dalle avec ceux du village.

On dit à quel endroit on a perdu la trace
Puis on mange et on boit dans une action de grâce.

Casse-dalle automnal © Mapomme

Incantations. Symphonie du silence

Le soleil du couchant enluminait les monts
D’un or tiédissant l’air qui gonflait mes poumons.

Au dernier rai du jour avant le crépuscule
L’automne pourchassait l’été au son du cor
Et traquait en tous lieux l’ultime canicule
Prête à vendre sa peau au bout d’un corps à corps.

Mais le père et le fils de tout ça n’avait cure
Et goûtaient au plaisir d’un rayon tiède encor
Sentant la fatigue que la marche procure :
Alors la paix régnait sur un monde en accord.

Ainsi sonnait une heure imprégnée d’harmonie
Quand sur les corps fourbus un feu d’or réchauffait
Les chasseurs bredouilles mais sans acrimonie.

Les oiseaux gazouillaient et tout semblait parfait
Transformant le silence en pure symphonie :
Il n’est d’autre magie produisant cet effet.

Ce jour-là j’ai surpris dans le jour moribond
Cette scène en suivant mon esprit vagabond.

Symphonie du silence © Mapomme

lundi 27 février 2023

Incantations. La paix dans l’ermitage

Chiatra 1981

J’étais fort dépité après un long voyage
Duquel sans Toison d’Or je rentrais au village.

Je ne pouvais rester vivre avec mes parents
Car je tenais à voler de mes propres ailes.
Un retour laissait croire à l’échec apparent
D’une quête menée cependant avec zèle.

De ce vol d’essai au futur préparant
Je sus ce qui en moi déclenchait l’étincelle
Et les gris lendemains faits de jours effarants ;
J’avais de l’expérience au fond de l’escarcelle.

Élevé à Bastia dans le Var j’ai compris
Qu’étant un citadin affamé de campagne
J'y trouvais une paix qui s'avérait sans prix.

Donc la solitude ne me fut pas un bagne :
Le calme y aiguisait l’appétit et l’esprit
Ne voulant pas bâtir de châteaux en Espagne.

Que de nuits d’automne calmes et raffinées
Passais-je à bouquiner devant la cheminée !

Des nuits à bouquiner © Mapomme

dimanche 26 février 2023

Incantations. Élaine d’Ascolat

Sur sa barque descend aussi pâle qu’un lys
Élaine d’Ascolat plus pâle que jadis.

Le soir à la veillée on dira sa légende :
Mais que sait-on des maux qui voilent un regard ?
La passion trop souvent sur la raison commande
Mère de déraison à bien plus d’un égard.

Moins cruelles seront les Parques tisserandes
Que l’Amour nous laissant consumés et hagards ;
L'Archer sans compassion décoche son offrande
Trempée dans le poison et aussitôt repart.

Élaine a entrevu sublime en son armure
Lancelot qui passait splendide étincelant ;
Il vint boire au ruisseau sous les vertes ramures.

Lancelot ignorait qu’elle allait chancelant
Sans boire ni manger sans même un seul murmure
Pour avoir entrevu ses traits ensorcelants.

Sur sa barque immobile descend sur l’onde lisse
Élaine dont s'est clos le lancinant supplice.

Elaine d'Ascolat © Mapomme
Imitant The lady of Shalott de John W. Waterhouse

samedi 25 février 2023

Incantations. De la mélancolie des hiboux noctambules

C’était un soir pluvieux où j’étais désœuvré
Et zyeutais un docu somnolant et navré.

J’avais dû m’assoupir quand soudain je perçus
Un shaman nasillant un long chant diphonique.
Mollement alangui j’ouïs à mon insu
Ce timbre dérangeant et quasi hypnotique.

Il avait un tambour et mollement dessus
Il ponctuait ce chant de façon mécanique.
Un halo tremblotant de tout son corps issu
Sous la lune dansait au gré de ses mimiques.

C’est alors que je vis volant tout près de lui
Un hibou dans la nuit comme moi taciturne
Sans s’émouvoir un brin que le shaman ait lui.

Soudain le hibou dit : « Dans mes veillées nocturnes
J’ai souvent remarqué compagnon de l’ennui
Que brûlait ta chandelle jusqu’au jour dans ta turne ! »

De shamans les savants discouraient enfiévrés.
Naissait le jour que fuient hiboux et désœuvrés.

Un hibou dans la nuit comme moi taciturne © Mapomme
D'après diverses photos

vendredi 24 février 2023

Incantations. Où trouver l’ambroisie et le nectar d’Hébé ?

Éclatante jeunesse où t’es-tu envolée ?
Vers quels cieux étoilés ? Quelle terre inviolée ?

Nous allions jeunes dieux nos cœurs nourris d’espoirs
Croquant à pleines dents les fruits des Hespérides
Et le monde à nos pieds nous laissait entrevoir
L’éternel printemps nous préservant des rides.

L’aube naissait à peine et loin semblait le soir
Le soleil s’éveillant sur l’océan viride ;
Aux ennuis nous allions à tout jamais surseoir
Espérant que le Temps nous lâcherait la bride.

Pareil à l’or divin nous portions sur la peau
L’éclatante splendeur d’une aveugle confiance
Et sans l’être vraiment ce feu nous rendait beaux.

Le soleil nous drapant d’altière flamboyance
Princes nous semblions malgré nos oripeaux
Et des effets des ans nous n’avions pas conscience.

Par le temps maraudeur la jeunesse est volée
Et notre innée fraîcheur s'est hélas étiolée.
L'éclatante splendeur d'une aveugle confiance © Mapomme
D'après des photos

jeudi 23 février 2023

Réminiscences. Une amnésie photo

Chassez le naturel : il revient en photo
Et fait mettre aux clichés un éternel véto !

Par un Papa-razzi enfant j’étais traqué
Me tirant le portrait à la moindre sortie.
Mais n’ayant que deux fans je n’ai jamais craqué :
De là vient ma nature assez introvertie.

Jusque dans la maison sur moi était braqué
Cet œil dont tout cyclope a la tête sertie.
Mon père me trouvant si « mignon à croquer »
N’offrait sur le cadrage aucune garantie

Et faisait des photos dignes des Jivaros
Où très souvent ma mère avait perdu la tête
Car j’étais des clichés le principal héros.

Dès que je fus ado en véritable esthète
Me voyant imparfait des tourments viscéraux
Ont rendu sur photo ma présence discrète.

Quarante années j’ai fui les rites sociétaux
Opposant au selfie une amnésie photo.
Par un Papa-razzi, enfant j'étais traqué © Mapomme