jeudi 6 avril 2023

Incantations. Le porteur de lumière

Étoile du matin l’ivresse de midi
T’aurait-elle aveuglé d’orgueil et de lumière ?

Toi qui nous délivrais du voile obscur tombant
Au coucher du soleil et portais le prodige
Des feux matutinaux d’un jour nouveau flambant
Pourquoi as-tu cédé soudain à ce vertige ?

Le zénith est un leurre où l’esprit succombant
Aux délices du vide où ton âme voltige
Tu déliras soudain l’horizon enjambant ;
De ce pouvoir te reste un rêve pour vestiges.

Toi l’ange si précieux guidé par la bonté
Dont l’étoile brillait et comblait nos prières
Pourquoi as-tu voulu encor plus haut monter ?

Te voici retombé dans une fondrière :
Ceux que tu chérissais tu les as affrontés
Car l’orgueil nous conduit à la folie guerrière.

Toi l’ange tant béni et aujourd’hui maudit
Dans ta nuit pleures-tu ta majesté première ?

Dans ta nuit pleures-tu ta majesté première ? © Mapomme
D'après Alexandre Cabanel

Incantations. Prométhée enchaîné

L’humanité tremblait à l’âge des ténèbres
Et elle aurait péri sans son intervention.

Mais Zeus était furieux qu’il vienne et s’introduise
Dans l’Olympe sacré pour dérober le feu :
Il craignait que l’aura des Douze s’amenuise
Que ce nouvel atout les détournât des dieux ;

Ivres de ce pouvoir et des flammes qui luisent
Les humains deviendraient de l’Olympe oublieux.
Car il est des pouvoirs trop vastes qui séduisent
Rendant un esprit simple à tout jamais odieux.

Sur le mont Caucase Prométhée fol espiègle
Se trouva enchaîné pour un vol bienveillant
Et il aurait le foie dévoré par un aigle.

Pour que le châtiment s’avérât effrayant
Le foie se reformait et comme il est de règle
Après l’aube il souffrait pour son larcin payant.

Car il avait omis dans ce don qu’on célèbre
D'enseigner sur le feu d'utiles préventions.

Prométhée enchaîné © Mapomme
D'après Dick van Baburen

mercredi 5 avril 2023

Incantations. La revanche d’Orphée

Quiconque apportera au peuple la lumière
Se verra foudroyé par un feu ténébreux.

Les Muses ont trouvé sur les rivages thraces
Du malheureux Orphée les membres disloqués ;
Si le poète meurt subsisteront des traces
Et ses vers laisseront le monde interloqué.

Or le pouvoir des mots de celui qu’on terrasse
N'est pas vraiment de ceux dont on peut se moquer ;
Le tyran est certain dans sa bêtise crasse
Que plus jamais ces mots ne seront évoqués.

Sur la tombe d’Orphée par une nuit paisible
Un berger s’endormit par la marche épuisé
Et soudain vers minuit sans un motif plausible

À tue-tête il chanta des vers improvisés
Jadis par le défunt et donc inaccessibles ;
Qui veut tuer l’esprit serait mal avisé

D’oublier que le chant dans toutes les chaumières
Trouve un écho ayant des disciples nombreux.

La revanche d'Orphée © Mapomme
D'après Gustave Moreau

mardi 4 avril 2023

Incantations. Polyphème et Acis

On peut crever d’envie et fulminer de rage
Mais l’excès n’est jamais d’un utile secours.

Doit-on se résigner abdiquant sans combattre
Ou jusqu’à la folie nier la vérité ?
Faut-il aveuglément assassiner le pâtre
Qui reçoit un amour qui semble immérité ?

La belle Galatée plus blanche que l’albâtre
Dont le teint est passé à la postérité
Avait choisi Acis un discoureur bellâtre ;
Polyphème a puni cette témérité.

Je ne me voyais pas éperdu d’amertume
Dissocier de l’Etna un énorme rocher
Et d’un coup l’écraser tel un fer sur l’enclume.

Quand resplendit l’amour loin de m’en approcher
D’un cyclope n’ayant ces affreuses coutumes
Je pars sans qu’un seul pleur ne me soit arraché.

Ne pas se voir aimé n’est jamais un outrage :
C'est un chagrin profond qui nous poursuit toujours.

Polyphène, Acis et Galatée © Mapomme
D'après Pompeo Batoni

lundi 3 avril 2023

Incantations. Alcools et poésie

À Shane McGowann

Ce soir je vais tremper, dans l’encrier amer
D’un alcool si profond, qu’il en effraie l’abysse,

Mes lèvres y trouvant le jade pur des champs
Et la nacre du ciel qui teintaient mon enfance :
Quand on part, on se perd, en oubliant les chants,
Et, en nous, ce regret sonne comme une offense.

« Que fais-tu aussi loin, arbre se desséchant,
De racines privé, dans cette longue errance ?
Qu’y a-t-il en ce lieu, qui soit si alléchant,
Pour qu’il ait, désormais, toujours ta préférence ? »

Mes lèvres j’ai trempé dans ce noir encrier,
Qui a cet âpre goût des vaines nostalgies,
Du passé, du futur, et je voudrais crier.

C’est pourquoi, quand j’écris, viennent ces élégies,
Car mon encre a le ton d’un jour de février,
Si sombre que ma vie est, par la nuit, régie.

Parfois, quand j’ai trop bu, j’entends gronder la mer,
Dont le chant éternel, aux regrets, est propice.

Alcools et poésie © Mapomme

dimanche 2 avril 2023

Incantations. Parfum de vétiver

Nul ne sait en ce jour ce que demain nous offre
Même en tendant la main à un chiromancien.

C’est un profond mystère impossible à résoudre ;
Si la vie est régie par de divins décrets
D’un Être supérieur qui commande à la foudre
Aucun humain ne peut en percer les secrets

Car il aurait alors bien trop de grain à moudre.
Notre vie sur du sable est faite d’à-peu-près
Et on recherche en vain de la jeunesse en poudre
Car un jour nous serons à l’ombre des cyprès.

Nous prenons le réel afin de mieux le tordre
Pour en chasser l’ennui et les froids de l’hiver
Sans pouvoir à l’horloge intimer un seul ordre.

En maîtres de la Terre poussière d’Univers
Ce dernier n’a cure qu’on prétende le mordre
Quand tout ce qu’on ouvrage est bâti de travers.

On voudrait conserver le passé dans un coffre
Mais tout parfum d'antan perdra son charme ancien.

Parfum de vétiver © Mapomme 

Incantations. Je vous ai reconnus

Il est une famille où nul n’est un parent
Si ce n’est par le cœur et au tréfonds de l’âme.

Je vous ai reconnus vous que je n’avais vus
Aucune fois avant notre prime rencontre
Tel un phare envoyant un message imprévu
Dans la profonde nuit et qui la voie nous montre.

Mon esprit était-il sans relâche à l’affut
D’une pâle lueur errant dans les décombres
Semblable au rescapé guettant l’espoir confus
Qui viendrait le guider au cœur de la pénombre ?

Je vous ai reconnus et en vous découvrant
Je me suis retrouvé sans m’être mis en quête
Rendant ainsi l’instant cent fois plus envirant.

Au détour d’un chemin qui sait ce qui le guette
Alors qu’il estimait son quotidien navrant ?
Opère une magie sans aucune baguette.

Je vous ai reconnus et c’est désemparant
De voir dans vos regards une semblable flamme.

Je vous ai reconnus © Mapomme
D'après Guernsey de Mike Newell