samedi 13 février 2016

Rimes de saison. Orphani in Nox

Tout avers a son revers
Toute lumière son ombre
Et tout savoir est amer
Car on voit des maux le nombre

Les dieux se montrent jaloux
Et font payer une dîme
À ceux qui craignant les loups
Éclairent un bout d’abîme

Car ce phare appelle un prix
Ce qu’on perçoit nous alarme
Par la lueur qui surprit
Des arcanes l’obscur charme

Le savoir n’est que questions
La réponse ouvre la porte
Et offre une indigestion
D’ignorances en cohorte

Nous allons sur d’ombreux flots
Toujours s’éloigne la côte
Demeurant dans la nuit clos
En frissonnants argonautes

Sans Médée pour les aider
La toison pour utopie
Par la Colchide obsédés
Suppliant des dieux impies

Plus on sait et moins on sait
Vaine reste notre quête
De doctrines en essais
Semés de fausses conquêtes

Qui est venu en premier
Du néant ou de la poule
Nous menant sous le pommier
Avec des questions en foule

Qu’est-ce qui le Big Bang causa
Pourquoi du chaos extraire
Des orphelins qu’on osa
Lâcher sur des flots contraires
 
 Orphani in Nox © Mapomme et Ph. Druillet


jeudi 11 février 2016

Rimes de saison. Kalon kakon

Le géant prévoyant à l’argile pétrie
Par ruse sacrilège a apporté le feu
Qui déchira la nuit d’une lumière impie
Pour cela il fallait punir tous les fangeux

Sachez qu’il n’est pire châtiment en ces mondes
Que l’absolue beauté pour la foule abêtir
Et deux yeux outremer nés des fosses profondes
Ce bienfait dérobé peuvent l’anéantir

Sublime et adulée dans la cité humaine
Je suis venue porter un funeste présent
Une jarre scellée au sein de leur domaine
Je ne devais l’ouvrir m'a dit son artisan

Qui pourrait demeurer des jours et des semaines
Sans céder un instant à cette tentation
De briser l’interdit et qui tiendrait sans peine
J’ai failli je l’avoue et c’est ma damnation

En nuée d’étourneaux les maux se dispersèrent
Le peuple d’argile demeura consterné
Car à tort j’apparus en maudit émissaire
Dont la beauté servait hélas à les berner

Quelques-uns admirent que moi-même surprise
J’avais fermé la jarre et qu’il était resté
L’Espoir pour amoindrir la divine traîtrise
En fait c’est un savoir qui aurait attristé

Celui qui vainement apprend le jour et l’heure
Du départ de ce monde en laissant ses parents
Grâce à cette intuition nul ne tremble ni pleure
Délivré d’un savoir stérile et effarant
 
Kalon kakon © Mapomme


lundi 8 février 2016

Rimes de saison. Êléktra

Égorgé fut mon père au retour des buccins
Par l’éphèbe nichant dans la cité tranquille
Mais aussi par ma mère assistant l’assassin
Qui partageait sa couche et son goût pour Eschyle

Je t’ai caché mon frère et tu pus t’échapper
Chez un ami pêcheur sur une île voisine
Pour me faire parler mon corps on a frappé
Puis on m’a affectée au travail des cuisines

Je dormais dans la cave et m’endormais le soir
Rêvant de me venger du bellâtre homicide
Et mes maux s’allégeaient sur l’aile de l’espoir
Caressant ce poignard dont le tranchant s’oxyde  

Puis grimé tu revins mené par un mendiant
Dont les servants disaient en décrassant les salles
Qu’il cachait quelque dieu suivi d’un obédient
Je devinais malgré l’exomide vassale

A ton regard ce frère enfui un soir sanglant
Tu cherchais dans ces murs pour t’éclairer un astre
Chassant la perfidie du brouillard aveuglant
Une sœur t’empêchant de courir au désastre

Aussi j’illuminais ton ténébreux chemin
Indignant terre et cieux tu pris la vie de celle
Qui te l’avait donnée Ensuite cette main
Égorgea l’assassin sans plaisir et sans zèle

Depuis nous devons fuir et je ne puis savoir
Ce que sera demain si l’aveugle Fortune
Nous permettra de vivre jusqu’à ce prochain soir
Je vais sans repentir et sans excuse aucune
 
Êléktra © Mapomme


dimanche 7 février 2016

Rimes de saison. Antigonê

Faudrait-il se soumettre à un arrêt inique
Ou lui désobéir et ainsi s’affranchir
Quitte à risquer l’ire d’un pouvoir tyrannique
Quand on juge que rien ne saurait l’infléchir

L’un de mes deux frères honoré git en terre
Lorsque l’autre demeure aux vautours exposé
Car il a préféré le camp minoritaire
Celui qui ne pourra l’Histoire déguiser

Peut-on croire un instant qu’amoindrie est la peine
De savoir l’un honni jusque dans son trépas
Que nul est le chagrin par une mise en scène
Où les vifs vénèrent leurs pertes au combat

Un drapeau un discours et des lauriers de gloire
Et serait abolie toute désolation
D’autant que sur les rocs le vaincu de l’histoire
Reste aux crachats soumis et aux mutilations

Dois-je vivre en tremblant dans l’ombre d’une cave
Ou me dresser au jour au risque d’en périr
Sans l’avilissant poids des chaînes de l’esclave
Et nimbée du soleil toute gloire acquérir

Demain indocile j’honorerai mon frère
Et j’en paierai le prix dans l’éclat d’un instant
Cependant à la mort je saurai me soustraire
Tandis qu’on oubliera ce roi inconsistant
 
Antigonh © Mapomme et Nikiforos Lytras 


samedi 6 février 2016

Rimes de saison. Drustan, fils de Bleunwenn

Ce terrible philtre est le tyran des passions
Et brins dans le torrent le sort inéluctable
Aux chutes nous conduit vers l’austère expiation
Que dicte l’ignorance aux regards respectables

Voguant sur le navire admirateur du vol
Chaste d’un goéland dessus l’onde troublée
Gai j’ignorais encor en remontant mon col
Sous la brise glacée que mon âme accablée

Fuyant les assemblées de désir brûlerait
Par le hasard félon d’un regard d’eau céleste
Seul puissant sortilège et que j’adulerais
L’autre dont j’ignorais le pouvoir si funeste

Les cercles d’Enfer d'avec la séparation
Sont un lac tranquille qu’on traverse sans crainte
Nul angelot n’a pu d’un trait de damnation
Percer mon cœur à jour y laissant son empreinte

Comme ces yeux d’eau pure en un seul bref instant
J’ai su sans me leurrer qu’un tourment en partage
Enfiévrant nos rêves de son venin constant
D’un battement de cils serait notre héritage   

Puis nous irions maudits d’un mutuel penchant
Dans la mort seulement recouvrant la quiétude
Et au-delà qui sait si un monde attachant
Permettra du bonheur de faire enfin l’étude
 
Drustan, fils de Bleunwenn © Mapomme et J.W. Waterhouse 


vendredi 5 février 2016

Rimes de saison. Aède prends ta flûte et me donne une aubade

Venu des collines tel un hymne divin
Un nostalgique écho instille un air de flûte
Né sur le Mont des Loups au sortir d’un ravin
Lorsqu’un berger difforme à la face de brute

Les yeux brûlant d’envie et le front ceint de pin
Effraya la nymphe de par son air lubrique
Elle n’éprouvait pour lui qu’aversion et dédain
Aussi chercha-t-elle une aide méandrique

Le berger se sentait submergé de désir
Courant aux trousses de la froussarde frimousse
Qu’il ne songeait plus qu’à rejoindre et saisir
Refusant qu’icelle à présent le repousse

Elle cria à l’aide et Ladon l’entendit
Si bien que le berger pensant serrer sa taille
Saisit quelques roseaux qui gémissaient tandis
Qu’il s’étonnait du tour qu’avait pris la bataille

Par les accents plaintifs que laissait échapper
Sous le souffle du vent cette brassée palustre
Le berger captivé par les roseaux happés
Tailla et assembla ceux-ci en flûte illustre

Depuis au crépuscule on entend jouer Pan
Et nul ne peut jurer s’il s’agit de sa plainte
Ou celle de Syrinx des tuyaux s’échappant
Car le berger regrette une si brève étreinte
 
 Aède prends ta flûte © Mapomme et A. Gallen-Kallela

lundi 1 février 2016

Rimes de saison. Mal osé, Salomé

Dans le palais du roi j’ai voulu te séduire
Mais tu m’as repoussée d’un sourire outrageant
Quand dans ma chambre bleue j’ai voulu te conduire
Ma vengeance j’aurai sur un plateau d’argent

Et pour y parvenir je connais la recette
J’ai dansé dévoilant mon corps au roi pantin
Et réclamé ta tête étrange ermite ascète
Car les princesses sont d'étonnantes catins

Sur le plateau d’argent on m’a porté ta tête
Ton cou était sanglant et tes beaux yeux éteints
En cet instant fatal est-ce que tu regrettes
Ermite du Jourdain ton dédain de crétin

Là j’ai pu embrasser tes lèvres si glacées
Et j’ai serré ton front entre mes seins brûlants
Peu me chaut qu’on trouve la chose déplacée
Je caresse ta joue de mes longs doigts tremblants
 
 Salomé © Mapomme