mardi 1 mai 2012

Sonnets. Le scaphandrier va d’un pas lent

Tel un scaphandrier ivre d’apesanteur
Je vois courir un peuple agité frénétique
Enchaîné au progrès par la cybernétique
Et ennemi de la nécessaire lenteur

Ce peuple s’enivre de progrès pathétiques
 Qu’aux esclaves vantent de mauvais inventeurs
Modernes sirènes aux chants si tentateurs
Sur le son lancinant de flonflons magnétiques

Mes semelles de plomb malheur libérateur
Me laissent regretter un passé prophétique
Quand d’autres se grisent de lendemains menteurs

Le vrai Progrès déjoue le vain piège esthétique
D’une mode éphémère aux fausses senteurs
Et sur l’Eternité il bâtit son Ethique 

Pas lent du scaphandrier © Mapomme

Sonnets. Aux défunts inconnus

J’imagine un canal en un lieu fort brumeux
Toujours la brume plane au-dessus des cadavres
Sans vie ton corps vogue sur un flot bitumeux
Nul ne te voie nul ne te pleure et ça me navre

Pour mériter l’honneur d’un chagrin d’une humeur
Faut-il être une star que le peuple idolâtre
Pour toi pas un soupir pas même une rumeur
Toi qui ballote au gré d’un flot sombre et folâtre

On ne gémit jamais sur un humble livreur
Mais pour l’acteur défunt fut-il même un fossile
On éprouve un chagrin poignant et indocile

On plaint moins le savant et le grand découvreur
La nature humaine rend la chose possible
Des corps rongés d’oubli nous laissent impassibles

Noyé © Mapomme

Sonnets. Le Temple Déserté

Le vieux temple se dresse au cœur de la forêt
Négligé par les dieux et oublié des hommes
L’endroit est silencieux saisi d’un soudain somme
Ici la vie paraît n’avoir plus d’intérêt

Nul feu pour s’échauffer du soleil pas un rai
L’obscur règne en tyran et l’ombre nous assomme
Les bas-reliefs figés ne savent ce qu’ils nomment
Même le promeneur croit son cœur à l’arrêt

Les colonnes au sol semblent des corps gisants
Rongées par le remords du lierre au fil des ans
Colosse de calcaire autrefois abattu

Au froid aux pluies aux vents le cadavre imposant
Rappelle à tout passant méprisant suffisant
Que tout puissant empire est un simple fétu

Temple forestier © Mapomme

Sonnets. La pluie et le beau temps

Il pleut il pleut il pleut depuis des jours il pleut
Des jours gris et mortels revêtus de ténèbres
Le printemps est hanté par cet oubli du bleu
Où la goutte égrène son horloge funèbre

Il pleut depuis des mois des demi-jours frileux
Me voici tout tremblant et ganté de mitaines
Reniflant et toussant comme un tuberculeux
Pleurant l’azur enfui vers des terres lointaines

Même si par hasard le soleil revenait
Brûler des heures bleues de son bel or dansant
Tel un prêtre d’Amon brûle un bâton d’encens

Mon cœur si saturnien loin du jaune genêt
N’apprécie ni la pluie ni les feux du printemps
N’aimant plus que le gris inquiétant des étangs

Ronds dans l'eau © Mapomme

Sonnets. L’heure de vérité

Parfois on s’aperçoit lorsque l’heure a sonné
Que c’est la mauvaise heure et même la dernière
Nous voilà tout pantois vraiment désarçonnés
Survenir de bonne heure n’est pas bonne manière

On savait l’heure grave au point de frissonner
Mais sans l’imaginer précise et rancunière
Même à l’heure de pointe elle vient moissonner
C’est l’heure de gloire de cette braconnière

Bouillon de onze heures tu sembles peu buvable
C’est l’heure du crime qui s’avère invivable
Impossible à classer comme heure du progrès

 C’est l’heure du départ de l’ultime spectacle
Sans aucun miracle sonnera la débâcle
Le coucou fatal chante l’heure des regrets

Heure et malheurs © Mapomme

Sonnets. L’huissier

A ma porte de bois décrépie vermoulue
Un poing a martelé l’impatience des lois
Nulle venue ne fut de plus mauvais aloi
Car la visite était par un tyran voulue

Mandaté par décret d’une entité goulue
Un huissier attendait se tortillant les doigts
Un acte sec et froid produit sans nul émoi
Cet écrit condamnait ma vie trop dissolue

« Je suis là pour donner ce long commandement
Que le Temps vous adresse après nombre d’années
Désormais les semaines vous seront comptées
Rédigez sans délai l’ultime testament »

Aussi je lègue à tous troupe d’âmes damnées
Ce furieux appétit pour les joies éhontées

Le commandement © Mapomme

Sonnets. Les chants de paille

L’or des blés frissonne dans la plaine endormie
Le soleil triomphant rougeoie de tous ses feux
Dans le couvent chassant les ombres des enfeus
Où somnolent encor de romanes momies

Un futile aquilon se voulant ombrageux    
 Prophétise la pluie sans être Jérémie
Dans quelques jours le blé remplira la trémie
Se gaussant de l’espoir de cieux fort orageux

Là-haut veille l’azur sur les lopins fumants  
Exhalant leur chaleur semblable aux temps des chaumes
L’océan d’or bruisse tel un flot écumant

Très bientôt quand l’été récitera ses psaumes
Les meules joindront leurs paumes résolument 
Priant les dieux païens des enclos monochromes

Cathédrale © Mapomme