lundi 27 mai 2024

Élégies. Missive cacochyme

Je rêve d’une fosse étroite et bien profonde
Et nous nous y tenons enlacés puissamment,
Nos visages cachés au regard de ce monde,
Afin que nul ne voit l’étreinte des amants.[1]

Qu’y a-t-il au-delà, sitôt franchie la porte ?
Sommes-nous dévêtus des rêves fondateurs,
Des aveugles crédos refusant que soit morte
L’âme qu’aurait donnée un vague créateur ?

Il serait pourtant beau qu’un amour continue,
Par-delà notre vie, simplement par l’esprit ;
Nos pauvres carcasses, bien qu’étant toute nues,
Iraient sans un péché, si les chairs ont pourri.

Le plaisir n’est pas vain, pas rien qu’une chimère,
Mais ne forme pas tout dans une relation ;
Si j’avais cette foi, que je n’éprouve guère,
J’aurais sur l’après-mort bien moins d’appréhensions.

Chère âme sœur, vois-tu, cette pensée m’effare :
Nous étions tout pour l’autre et ne serions plus rien ;
Chacun irait tout seul, dans une nuit sans phare,
Et sans ces petits riens qui fondaient notre lien.
Missive cacochyme © Mapomme



[1] Premier quatrain d’après une lettre de Franz Kafka à Dora Diamant.


samedi 25 mai 2024

Élégies. Mais à quoi penses-tu ?

De quels dessins obscurs l’âme est-elle envahie
Et quel profond mystère embrume ton esprit ?
Sens-tu tes convictions d’adolescent trahies,
Car les dangers futurs demeurent incompris ?

« Mais à quoi rêves-tu, utopiste Jean-Pierre ? »
Mes espoirs de jadis tournent au cauchemar,
Et même je frémis de clore les paupières,
Puisqu’alors ne paraît aucun futur peinard.

Notre génération est née du sacrifice
Que faisaient leurs anciens pour un bel avenir ;
Aussi, enfants gâtés, nous choisissons d’office
Le plus mauvais chemin, voulant nous y tenir.

S’il faut vivre moins bien pour préserver le monde,
Nous ne le ferons pas, ce quel qu’en soit le prix ;
Comment n’aurais-je pas une angoisse profonde
Lorsque, face au péril, nous n’avons que mépris ?

On craint plus le déclin né d’une décroissance,
Et tant pis si le monde est déjà surpeuplé !
Courant vers le chaos en toute connaissance,
Je ne puis rien changer, simplement contempler !

Mais à quoi penses-tu ? © Mapomme

mardi 21 mai 2024

Élégies. La Mort gagne à la fin

Le sort en est jeté et les joueurs fichus :
À quoi sert la partie avec cette tricheuse ?
Autant vouloir rouler le diable aux pieds fourchus,
Que de miser sa vie avec la Mort faucheuse.

Qu’importe si l’on gagne mille fois à ce jeu !
In fine, lui suffit une seule victoire,
Car qui mise sa vie, jouera avec le feu,
L’issue étant connue, sans nulle échappatoire.

À la roulette russe, la gâchette pressons,
Si la vie nous paraît, par moments, trop odieuse !
On se fera sauter bêtement le caisson,
Oubliant les aubes qui se lèvent radieuses.

Mais, il nous faut parfois, pour mieux vaincre l’ennui,
Stimuler notre sang, jonglant avec les risques,
Frôlant le précipice et l’éternelle nuit
Qui, en frappant d’un coup, tout avenir confisque.

Supportons l’existence, si terne par moments,
Pour ses joies imprévues et ses brèves extases !
Feuilletons cette vie, comme un nouveau roman,
Où la page est un jour et une heure une phrase.

La Mort gagne à la fin © Mapomme
d'après Ingmar Bergman

Élégies. Auri sacra fames !

Odieux désir de l’or où les pouvoirs se vautrent
Masquant l’avidité sous des airs de dévots,
Singeant l’air recueilli durant les patenôtres,
Tandis qu’on assassine opposants et rivaux.

On cogne, on baise, on viole et on réduit la femme
Au rôle de pondeuse asservie et sans droits ;
De toi naît la folie, passion de l’or infâme !
Sur le monde, une ombre plane semant l’effroi.

Oh ! que de litanies pour sanctifier des crimes,
Et que de régressions vers des temps révolus !
Ténèbres retrouvées, frustrations et déprime
Sont le seul horizon des pouvoirs absolus.

Plus ils sont infernaux, plus longue est la prière,
Qui voudrait restaurer des usages anciens,
Quand le peuple marchait sous la fière bannière
D’un empire où les serfs vivaient comme des chiens.

Stupide nostalgie, tous les miséreux rêvent
Du faste des rupins, bien qu’ayant toujours faim !
Que de luxe apparent, quand tout le pays crève
Dans la crasse misère et les mythes défunts !

Auri sacra fames ! © Mapomme

lundi 20 mai 2024

Élégies. Le baiser de la Mort

On connaît des gens qui, sans être des parents,
Méritent l’affection, se montrant sympathiques,
Toujours de bonne humeur et même se marrant
À un propos idiot, quelque peu drolatique.

Ces porteurs de soleil dans le quotidien gris,
Rient de nos jeux de mots, des mauvaises boutades ;
C’est un radieux printemps, parmi tous les aigris
Imposant leur rigueur, sans possible incartade.

La vie est un torrent qui éloigne les gens,
Faisant qu’on ne voit plus de tels êtres solaires ;
Le courant soudain rend nos chemins divergents,
Et on ne croise plus ces anges tutélaires.

Puis, s’éloignant de tout, las d’années de labeur,
On goûte un doux repos, assorti de hobbies ;
Tandis qu’on robinsonne en des vers absorbeurs,
Chez soi, un messager arrive et psalmodie.

Que ses mots soient maudits, car un soleil s’éteint
Fatalement frappé d’un mal inexorable !
Cerveau, est-il vraiment quelques vers opportuns ?
Face à la Camarde, tout mot est misérable.

Le baiser de la Mort © Mapomme
d'après Adolf Hering

samedi 18 mai 2024

Élégies. Une joie sans bonheur

Les empires naissants se nourrissent du sang
Des soldats enrôlés qu’un tyran sacrifie ;
Depuis l’ombre, ce mal rend un pays puissant,
Mais d’éloquents tribuns, il faut qu’on se défie.

Siècle des Lumières, d’un idéal nouveau
Répands l’éclat radieux des splendides aurores,
Exhume les promesses dormant en leur caveau,
Pour qu’enfin le bonheur, ici-bas, puisse éclore !

Cet espoir nourrissait le grand compositeur ;
Tel un orage au loin roule un pâle tonnerre,
L’espoir ailé viendrait, sublime serviteur,
Verser un vin rendant les princes débonnaires.

Lumière, éclaire-nous, tant nous effraie la nuit
Que dispense un tyran affamé de conquêtes !
Hélas, tarde le jour, dont quelques feux ont lui,
Et jamais ne survient l'enchantement qu’on guette !

Pourtant, un jour viendra, imperceptiblement,
Où l’on sera heureux, sans en avoir conscience,
D’avancées en reculs, où, très péniblement,
Notre monde ira mieux, malgré nos impatiences.

Étant, en ce temps-là, noyés sous les infos
Qui égrènent les maux que subit la planète,
Naîtra le sentiment diamétralement faux
De vivre moins bien, car on croit aux sornettes !
Une joie sans bonheur © Mapomme
d'après Julius Schmid

vendredi 17 mai 2024

Élégies. Le moulin immergé

Vers le début de mars, on vide le barrage,
Afin de le curer, et j’entends le torrent,
Celui de mon enfance, qui écumait de rage
Invisible aux regards, sur la roche courant.

C’est un chant rassurant, un murmure aquatique,
Tel un chant de sirène, envoutant, mystérieux,
De la prêtresse pure aux rives de l’Attique,
Qui parvient, en écho, en un charme impérieux.

Drapées d’un noir limon, les berges apparaissent,
Puis la maison en ruine et l’ancestral moulin ;
Mes parents l’évoquaient, mais alors, par paresse,
Je faisais très peu cas du récit sibyllin.

Le moulin, la farine et la mule chargée,
Ainsi que le jardin, par la source arrosé,
Surgissaient de la boue : la légende immergée
Au fond des eaux du lac avaient tant reposé.

Tous les récits anciens, petits faits, anecdotes,
Tout prenait forme enfin, et l’imagination
Offrait aux lieux défunts le parfait antidote
À leur funeste sort d’infinie damnation.

Le moulin immergé © Mapomme
d'après Samuel Henry Baker et Caspar Friedrich