lundi 8 juillet 2024

Élégies. L’amour plus que la peste

En fin de Moyen-Âge, on a vu apparaître
Deux funestes malheurs ayant marqué ce temps,
Qu’on aurait bien voulu n’avoir pas à connaître,
Dont un fatal fléau en tous lieux s’abattant.

Les pécheurs et les purs, les pauvres et les riches,
Sans distinction aucune se trouvaient tous punis ;
Pour calmer la peste, nul pater, nul fétiche,
Le monde se trouvait tout à fait démuni.

On ignorait alors les méfaits du commerce,
Qui amenaient d’Orient de sublimes tissus ;
Or, ce mal provenait de la Chine et la Perse,
Par tous les chargements des lieux lointains issus.

Un autre mal frappait l’humanité fragile,
Et il avait pour nom celui d’amour courtois ;
Galant, plaisant ma foi, mais hélas indocile,
Nous traquant par les bois, jusque dessous nos toits.

Des plus savantes cours jusqu’aux logis modestes,
Il répandit partout son amère liqueur !
Devrait-on craindre plus l’amour fou que la peste,
Qu’il fût courtois ou non, quand il ronge le cœur ?

L'amour plus que la peste! © Mapomme
d'après Frank Dicksee

samedi 6 juillet 2024

Élégies. Je bosse pour ma gueule !

« Je bosse pour le fric, et rien que pour mézigue,
Pour me blinder un max de millions de milliards ! »
Voilà le rêve affreux de traders qui intriguent,
Et qui spolient le monde en dévorants pillards.

Années quatre-vingt-dix, la vive réussite
De rapaces courtiers d’un No limit dingo
Épatait les télés, mais leurs jeux illicites
Jonglaient adroitement avec plein de lingots.

Les yuppies fascinaient, en brassant des fortunes,
Comme si tous pouvaient rouler en Ferrari,
Et tous les fantasmes sur les pétés de thunes,
La villa à Saint-Trop’, vivre un vrai safari.

Que des trucs de sangsues, de jet-setteurs célèbres,
Qu’on voyait en photo, tous les rupins fêtards,
Qui avaient les moyens d’aller faire les zèbres :
C’est toujours dimanche pour tous les couche-tard !

S’écroulèrent d’un coup ces châteaux de poussière, 
Et les bulles dorées ont pété un matin,
Entraînant sans tarder la crise financière,

Je bosse pour ma gueule ! © Mapomme

vendredi 5 juillet 2024

Élégies. Tout le malheur du monde

Tous les maux de la terre avait jailli soudain
De la jarre scellée ouverte par Pandore ;
Malherbe et ronces couvrant tous les jardins,
Sur le globe crevait le reste de la flore.

Les arables prairies chassaient tout le vivant,
Qui errait, affamé, se fabriquant des armes
Ou bien sortait ses griffes ; des lourds conflits suivants,
Naissaient haine et guerres, peu de joies, trop de larmes.

Du cadeau olympien, traîtreusement offert,
Découlèrent des malheurs en tous lieux de la Terre ;
L’âge d’or s’acheva et vint l’âge de fer,
Et le monde souffrit d’un climat délétère.

Prométhée a livré un secret aux humains,
Celui du feu sacré, bénéfique et néfaste ;
Il peut hypothéquer la paix des lendemains,
Donnant un grand pouvoir qui, à terme, dévaste.

Dans la jarre il resta le pis de tous les maux,
L’Espoir, le fol espoir, qui conduit à la perte !
Marchant vers des gouffres, ténébreux, abismaux,
On espère y couper par quelque découverte.

Tout le malheur du monde © Mapomme
avec l'aide de Pietro della Vecchia et Alexandre Cabanel

jeudi 4 juillet 2024

Élégies. Mes années vagabondes

Quelle indicible joie d’entendre en belle langue
Des rockeurs décrivant nos soucis journaliers !
Je sortais assez peu, les finances exsangues,
De mon studio miteux, en haut des escaliers.

Des trente-trois tours neufs, sur mon vieux tourne-disque,
Évoquaient mes soucis, mes interrogations ;
Se trouver au chômage était le plus grand risque,
Si l’on considérait le taux de l’inflation.

Je vivais, en ce temps, mes années vagabondes,
Changeant de communes pour trouver un boulot ;
Mes stages de six mois, dont mon CV abonde,
Me laissaient au chômage et au bout du rouleau.

Dieu merci ! les textes, comme les mélodies,
Éclipsaient quelquefois mon spleen persistant ;
Je me revois encor l’âme tout esbaudie,
Dans l’aveugle chambre d’un studio attristant.

Tous les Marcia danse me filaient la banane,
Et Bashung qui chantait Vertiges de l’amour,
Quand la solitude, qui des réduits émane,
Fait rêver, comme Ulysse, à un prochain retour.


Mes années vagabondes © Mapomme

Élégies. Un futur tristounet

« Quoi ? C’est ça, mon futur ? », pensai-je en affrontant
L’avenir au rabais, à l’orée de ma vie ;
Je n’avais pour tout choix, le seul depuis longtemps,
Qu'un destin mis en solde, ne donnant pas envie.

J’avais tant espéré un futur bien meilleur
Que mes tendres parents, après quelques études ;
Sombre était l’horizon, même en cherchant ailleurs,
Car la crise était là, mère des solitudes.

Le bonheur s’envolait, tel un fétu léger
Qu’un vent mauvais portait vers des contrées obscures,
Des vallées embrumées, des sommets enneigés ;
Laide perspective que de tels vents augurent.

Étudier pour pointer sans fin au chômedu,
Enfiler des stages, des CDD stériles,
Et jouer les Tanguy, quel destin répandu !
On lit les annonces, l’âme toujours fébrile.

Dans les villes ternies, soufflaient des vents mauvais,
Sous des cieux tourmentés et teintés d’anthracite ;
Au milieu des passants, d’utopies je rêvais,
Sans qu’au loin émergeât quelque espoir implicite.

Un futur tristounet © Mapomme

mercredi 3 juillet 2024

Élégies. Par le glaive ou la plume

Les héros ne sont rien sans l’aide d’une femme,
Dont la ruse permit de trouver leur chemin ;
Que deviendrait Thésée sans le fil d’Ariane
Et Jason si Médée n’offrait un coup de main ?

Poète, en la nuit sombre, écris en vain tes rimes !
Sans Muse, quel sujet as-tu pour ton sonnet,
Reclus et solitaire, alors que tu t’escrimes
Sur la feuille à trouver un premier vers qui naît ?

Le trouble quotidien bannit les anciens mythes
Des épiques combats des guerriers valeureux,
Tuant la Gorgone, par-delà leurs limites,
Dopés par un appui majeur et chaleureux.

« La plume », clame-t-on, « tranche plus que le glaive ! »,
Même si cet adage est assez peu certain ;
Si les mots sont tranchants, lorsque le vent se lève,
Il vaudra mieux compter sur celui de l’airain.

Héros et poètes, sans aide féminine,
Qu’auriez-vous fait de grand, de noble et de vaillant ?
Vous n’auriez ces lauriers qui depuis illuminent
Dans les arts votre front d’un éclat flamboyant !

Par le glaive ou la plume © Mapomme
d'après Edward Burne-Jones

mardi 2 juillet 2024

Élégies. Éteindre la lumière

D’un siècle de progrès, j’ai soudain clos le bal
Par des crimes sanglants demeurant un mystère ;
Qui aurait pu prévoir le triomphe du mal,
Engloutissant l’Europe et, peu à peu, la Terre ?

Le monde s’éclairant d’espoirs sans fondement,
Il m’importait de mettre à cette foi un terme ;
À l’est d’Éden, je fais un grand émondement,
Laissant les fruits du Mal qui continûment germe.

Ayez foi dans le Bien, au Mal, soumettez-vous !
Le savoir, pensiez-vous, est enfant des Lumières,
Mais celui de l’ombre détient un pouvoir fou,
Son emprise étendant sur toutes les chaumières.

En quête de bienfaits, la fille du Progrès,
La science ouvre la jarre à l’instar de Pandore ;
Alors, nous restent seuls les plus amples regrets,
Ainsi livrés aux maux que l’obscur élabore.

Quelle raison trouver, lorsque la déraison
Guidera l’assassin dans sa folie barbare ?
Ce mal, est sans espoir, sans nulle guérison,
Car plus jamais sur lui la science n’aura barre.

Eteindre la lumière © Mapomme

Dans le jardin d'Eden, à l'orient de celui-ci, se trouvait l'arbre du bien et du mal. C'est celui où Adam et Eve ont cueilli les fruits interdits. Celui de la connaissance du mal.

L'homme croyait, par la science, venir à bout de tous les maux (voir les enquêtes de Sherlock Holmes) et en particulier du crime. Puis, vint Jack l'éventreur, jamais attrapé, à ce qu'il semble. Puis 14-18, 39-45, la bombe atomique et des armes de plus en plus meurtrières.